LUCRECE, DE NATURA RERUM, LIVRE I, EXTRAITS, CHAP. 5 (1)

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LUCRECE, DE NATURA RERUM, LIVRE I, EXTRAITS, CHAP. 5 (1)

 

V. -LE FEU N'EST PAS LE PRINCIPE DU MONDE.

ÉLOGE D'EMPÉDOCLE. 

(V. 636-655, 691-742.) 

 

[...] Qui materiem rerum esse putarunt

Ignem, atque ex igni summam consistere solo

Magnopere a vera lapsi ratione videntur.

Heraclitus init quorum dux proelia primus,

Clarus ob obscuram linguam, magis inter inanes

Quamde graves inter Graios, qui vera requirunt.

Omnia enim stolidi magis admirantur amantque,

Inversis quae sub verbis latitantia cernunt ;

Veraque constituunt, quae belle tangere possunt

Aures, et lepido quae sunt fucata sonore.

Nam cur tam variae res possent esse requiro,

Ex uno si sunt igni puroque creatae;

Nil prodesset enim calidum denserier ignem,

Nec rarefieri, si partes ignis eandem

Naturam, quam totus habet super ignis, haberent.

Acrior ardor enim conductis partibus esset :

Languidior porro disjectis disque sipatis.

Amplius hoc fieri nil est quod posse rearis,

Talibus in causis; nedum variantia rerum

Tanta queat densis rarisque ex ignibus esse.

[...] Dicere porro ignem res omnes esse, neque ullam

Rem veram in numero rerum constare; nisi ignem,

(Quod facit hic idem), perdelirum esse videtur.

Nam contra sensus ab sensibus ipse repugnat,

Et labefactat eos unde omnia credita pendent,

Unde hic cognitus est ipsi, quem nominat ignem.

Credit enim sensus ignem cognoscere vere;

Cetera non credit, quae nilo clara minus sunt :

Quod mihi quum vanum, tum delirum esse videtur;

Quo referemus enim? quid nobis certius ipsis

Sensibus esse potest, qui vera ac falsa notemus?

Praeterea, quare quisquam magis omnia tollat,

Et velit ardoris naturam linquere solam,

Quam neget esse ignis, summam tamen esse relinquat?

Aequa videtur enim dementia dicere utrumque.

Quapropter qui materiem rerum esse putarunt

Ignem atque ex igni summam consistere posse ;

Et qui principium gignundis aera rebus

Constituere; aut humorem quicunque putarunt

Fingere res ipsum per se; terramve creare

Omnia, et in rerum naturas vertier omnes,

Magnopere a vero longe derrasse videntur.

Adde etiam, qui conduplicant primordia rerum,

Aera jungentes igni,, terramque liquori ;

Et qui quattuor ex rebus posse omnia rentur,

Ex igni, terra, atque anima procrescere, et imbri.

Quorum Acragantinus cum primis Empedocles

Insula quem triquetris terrarum gessit in oris,

Quam fluitans circum magnis anfractibus aequor

Ionium, glaucis aspergit virus ab undis,

Angustoque fretu rapidum mare dividit undis

Italiae terrarum oras a finibus ejus.

Hic est vasta Charybdis, et hic Aetnaea minantur

Murmura flammarum rursum se colligera iras,

Faucibus eruptos iterum vis ut vomat ignes,

Ad caelumque ferat flammaï fulgura rursum :

Quae quum magna modis multis miranda videtur

Gentibus humanis regio, visendaque fertur,

Rebus opima bonis, multa munita virum vi,

Nil tamen hoc habuisse viro praeclarius in se,

Nec sanctum magis, et mirnm carumque videtur.

Carmina quin etiam divini pectoris ejus

Vociferantur et exponunt praeclara reperta;

Ut vix humana videatur stirpe creatus.

Hic tamen, et supra quos diximus, inferiores

Partibus egregie multis, multoque minores,

Quamquam multa bene ac divinitus invenientes,

Ex adyto tamquam cordis, responsa dedere

Sanctius, et multo certa ratione magis quam

Pythia, quae tripodi a Phoebi lauroque profatur;

Principiis tamen in rerum fecere ruinas,

Et graviter magni magno cecidere ibi casu.

 

[...] Ceux qui ont regardé le feu comme le seul élément de cet univers étaient, selon moi, bien éloignés des principes de la raison. A la tête de ces philosophes, marche Héraclite à qui un langage obscur attira la vénération des hommes frivoles, superficiels, mais non de ces Grecs sérieux, accoutumés à réfléchir. Car la stupidité n'admire que les opinions cachées sous des termes mystérieux. Une harmonie agréable et un coloris brillant, voilà pour elle le sceau de la vérité. Je demande donc à Héraclite comment le feu seul, avec les propriétés que nous lui connaissons, peut avoir produit cette variété de corps qui frappent nos yeux? Condensez ou raréfiez le feu tant que vous voudrez; si les parties ont la même nature que le tout, vous n'en obtiendrez qu'une chaleur plus considérable en rapprochant les éléments, ou une chaleur moins sensible en les éloignant; mais il s'en faudra beaucoup que la condensation ou la raréfaction du feu puisse former tant de corps divers. [...] Dire avec Héraclite que le feu est tout, que le feu seul mérite le nom de corps, me parait le comble de la folie; c'est combattre les sens par les sens mêmes; c'est ébranler ces inébranlables fondements de la certitude, à la faveur desquels il a connu lui-même ce feu dont il parle. Pourquoi ajoute-t-il foi au témoignage des sens, quand il s'agit du feu, s'il récuse ce témoignage pour les autres corps aussi sensibles? Dans quelle source faut-il donc puiser la vérité? Qui, mieux que les sens, nous fait distinguer le vrai du faux? D'ailleurs, pourquoi reconnaître l'existence du feu au préjudice de celle des autres corps, plutôt que l'existence des autres corps au préjudice de celle du feu? Je ne vois pas qu'il y ait plus d'absurdité dans la seconde de ces exclusions, que dans la première. C'est donc s'écarter de la vérité que de donner le feu pour principe du grand tout. Portons le même jugement sur les philosophes qui ont regardé l'air comme l'élément de la nature, sur ceux qui ont cru que l'eau était la source des êtres, sur ceux qui ont enseigné que la terre peut prendre la forme et la nature de tous les corps. Mettez encore dans la même classe ceux qui admettent deux éléments, joignant l'air au feu et la terre à l'eau, et ceux enfin qui les prennent tous les quatre, persuadés que la terre, l'eau, l'air et le feu réunis, peuvent produire tous les êtres. A la tête de ces derniers est Empédocle d'Agrigente, né sur les bords triangulaires de cette île fameuse que l'azur des flots ioniens baigne en serpentant, et sépare de l'Italie par un canal étroit et rapide. Là mugit l'implacable Charybde; là, bouillonnant au fond de ses abîmes, l'Etna donne le signal d'une nouvelle guerre, menace de vomir un nouveau déluge de flammes, et de lancer au ciel de nouveaux éclairs. Cette région féconde en prodiges, digne à jamais de la curiosité des voyageurs et de l'admiration du genre humain, ce séjour riche de tous les biens, défendu par un peuple nombreux, n'a pourtant rien produit de plus estimable, de plus étonnant, de plus grand qu'Empédocle. Les vers qu'enfanta son génie divin font retentir encore aujourd'hui l'univers de ses sublimes découvertes, et la postérité se demande s'il eut une origine mortelle. Cependant ce fameux sage et d'autres beaucoup moins illustres que lui, oracles plus sûrs et plus respectables que la Sibylle prophétisant sur le trépied couronné de lauriers, après avoir étonné le monde par la grandeur de leurs découvertes, ont erré dans l'explication des principes de la matière: écueil fatal où leur génie fit un naufrage mémorable.

 

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