LUCRECE, DE NATURA RERUM, LIVRE I, EXTRAITS, CHAP. 7 (1)

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LUCRECE, DE NATURA RERUM, LIVRE I, EXTRAITS, CHAP. 7 (1)

 

VII. - LES CORPS NE SONT PAS ENTRAlNES PAR LEUR PESANTEUR VERS LE CENTRE DU MONDE.

 

(V. 1051-1110.)

 

 

Illud in his rebus longe fuge credere, Memmi,

In medium summae (quod dicunt) omnia niti,

Atque ideo mundi naturam stare sine ullis

Ictibus externis, neque quoquam posse resolvi

Summa atque ima, quod in medium sint omnia nixa;

(Ipsum si quicquam posse in se sistere credis :

Et quae pondera sunt sub terris, omnia sursum

Nitier, in terraque retro requiescere posta,

Ut per aquas quae nunc rerum simulacra videmus :

Et simili ratione animalia suppa vagari

Contendunt, neque posse e terris in loca caeli

Reccidere inferiora magis, quam corpora nostra

Sponte sua possint in caeli templa volare :

Illi quum videant solem, nos sidera noctis

Cernere, et alternis nobiscum tempora caeli

Dividere, et noctes pariles agitare diebus.

Sed vanus stolidis haec error somnia finxit,

Amplexi quod habent perversa rem ratione.

Nam medium nihil esse potest, ubi summa profundi est

Infinita, neque omnino, si jam medium sit,

Possit ibi quicquam consistere eam magis ob rem,

Quam quavis alia longe regione repelli.

Omnis enim locus, ac spatium, quod inane vocamus,

Per medium, per non medium, concedere debet

Aeque ponderibus, motus quacumque feruntur.

Nec quisquam locus est, quo corpora quum venerunt,

Ponderis amissa vi, possint stare in inani :

Nec quod inane autem est ulli subsistere debet,

Quin, sua quod natura petit, concedere pergat.

Haud igitur possunt tali ratione teneri

Res in concilio, medii cuppedine victae.

Praeterea quoniam non omnia corpora fingunt

In medium niti, sed terrarum atque liquoris,

Et quasi terreno quae corpore contineantur :

Humorem ponti, magnasque e montibus undas,

At contra, tenues exponunt aeris auras,

Et calidos simul a medio differrier ignes,

Atque ideo totum circumtremere aethera signis,

Et solis flammam per caeli caerula pasci,

Quod calor a media fugiens se ibi colligat ornnis.

Quippe etiam vesci e terra mortalia saecla;

Nec prorsum arboribus summos frondescere ramos

Posse, nisi a terris paulatim cuique cibatum

Terra det : at supra circum tegere omnia caelum,

Ne, volucri ritu flammarum, moenia mundi

Diffugiant subito, magnum per inane soluta,

Et ne cetera consimili ratione sequantur :

Neve ruant caeli penetralia templa superne,

Terraque se pedibus raptim subducat, et omne

Inter permixtas terrae caelique ruinas,

Corpora solventes, abeat per inane profundum :

Temporis ut puncto nil exstet reliquiarum,

Desertum praeter spatium et primordia caeca.

Nam quacumque prius de parti corpora desse

Constitues, haec rebus erit pars janua leti :

Hac se turba foras dabit omnis materiaï,

Haec si pernosces, parva perfunctus opella

(Namque alid ex alio clarescet), non tibi caeca

Nox iter eripiet, quin ultima Naturaï

Pervideas; ita res accendent lumina rebus.

 

N'allez pas croire, ô Memmius, avec quelques philosophes, que tous les corps tendent vers le centre du monde, que l'univers n'ait pas besoin d'être retenu par des chocs extérieurs, et qu'il ne soit pas à craindre que les extrémités supérieures ou inférieures ne s'échappent, ayant toutes la même tendance vers un centre commun. Qui peut concevoir qu'un être se soutienne sur lui-même, que sous nos pieds les corps pesants gravitent vers le haut, et soient portés sur la terre dans une direction opposée à la nôtre, comme nos images représentées dans l'eau? C'est pourtant d'après de pareils principes qu'on explique comment un monde d'animaux de toute espèce va et vient sous nos pieds, sans que ces animaux soient plus exposés à tomber de la terre dans les régions inférieures, que nous ne le sommes à nous élever de nous-mêmes vers la voûte céleste. On ajoute que ces peuples voient le soleil, quand les flambeaux nocturnes nous éclairent; qu'ils partagent alternativement avec nous les saisons de l'année, que leurs jours et leurs nuits ont la même durée que nos nuits et nos jours. Voilà les erreurs grossières où sont tombés des philosophes, pour être partis de faux principes. Ils ne comprenaient pas qu'il ne peut y avoir de milieu dans une étendue infinie, et que quand ce milieu existerait, les corps ne seraient pas plus nécessités à s'y arrêter que dans toute autre partie de l'espace. En effet, la nature du vide est de céder aux corps graves, quelque part qu'ils tendent, au centre ou non. Il n'y a point de lieu dans l'univers où les corps une fois arrivés s'arrêtent et perdent leur pesanteur. Le vide ne cessera jamais d'ouvrir un passage à leur chute, parce qu'ainsi l'exige la Nature. Cet amour supposé au centre ne suffit donc pas pour empêcher la désunion du grand tout. Une autre contradiction, c'est que, suivant les mêmes philosophes, la tendance vers le centre n'est pas commune à tous les corps, et n'a lieu que dans ceux qui sont composés de terre ou d'eau, et dans les êtres qui participent de la nature terrestre: tels que le fluide de l'Océan, les fleuves qui jaillissent des hautes montagnes. Au contraire, l'air subtil et la flamme légère tendent à s'éloigner du centre; et si nous voyons la voûte entière du ciel étinceler de feux, et la féconde lumière du soleil se nourrir au milieu de l'azur éthéré, c'est que les éléments de la flamme s'y réunissent sans cesse en fuyant le centre; de même que sans les sucs nourriciers qui s'élèvent de la terre, les animaux seraient privés d'aliments, et les arbres de verdure. Au-dessus des étoiles, les mêmes philosophes placent le firmament, enveloppe impénétrable, sans laquelle les feux du ciel, pour s'éloigner du centre, franchiraient les limites du monde. Le même désordre gagnerait toute la Nature; le ciel avec ses foudres s'écroulerait sur nos têtes; la terre s'ouvrirait sous nos pieds, et nos corps décomposés tomberaient engloutis dans l'abîme, avec les débris mêlés du ciel et de la terre. Bientôt il ne resterait plus de ce vaste univers qu'un amas d'atomes invisibles, une vaste solitude. Car, en quelque lieu que commence la dissolution, ce sera une porte de destruction, toujours ouverte, par où tous les atomes en foule se hâteront de s'échapper. Si après un faible effort vous avez compris ces premières vérités, la philosophie n'aura plus de ténèbres, la Nature plus de secrets pour vous. Vos principes s'éclairciront les uns par les autres, et les connaissances acquises vous serviront de flambeau pour en acquérir de nouvelles.

 

 

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