LUCRECE, DE NATURA RERUM, LIVRE II, EXTRAITS, CHAP. 6

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LUCRECE, DE NATURA RERUM, LIVRE II, EXTRAITS, CHAP. 6

 

 

VI. - LA TERRE VIEILLIT, ET ELLE DOIT PERIR. (V. 1129-1157.)
 

 

Sic igitur magni quoque circum moenia mundi

Expugnata, dabunt labem, putresque ruinas.

Omnia debet enim cibus integrare novando,

Et fuI cire cibus, cibus omnia sustentare.

Nequicquam, quoniam nec venae perpetiuntur

Quod satis est, neque quantum opus est Natura ministrat.

Jamque adeo fracta est aetas, effetaque tellus

Vix animalia parva creat, quae cuncta creavit

Saecla, deditque ferarum ingentia corpora partu.

Haud ut opinor, enim mortalia saecla superne

Aurea de caelo demisit funis in arva,

Nec mare, nec fluctus plangentes saxa crearunt,

Sed genuit tellus eadem, quae nunc alit ex se.

Praeterea nitidas fruges vinetaque laeta

Sponte sua primum mortalibus ipsa creavit :

Ipsa dedit dulces fetus et pabula laeta,

Quae nunc vix nostro grandescunt aucta labore;

Conterimusque boves, et vires agricolarum:

Conficimus ferrum, vix arvis suppeditati:

Usque adeo parcunt fetus augentque labore !

Jamque caput quassans grandis suspirat arator

Crebrius incassum manuum cecidisse labores ;

Et, quum tempora temporibus praesentia confert

Praeteritis, laudat fortunas saepe parentis;

Et crepat, antiquum genus ut pietate repletum

Perfacile angustis tolerarit finibus aevum,

Quum minor esset agri multo modus ante viritim ;

Nec tenet omnia paulatim tabescere, et ire

Ad capulum, spatio aetatis defessa vetusto.

 

Ainsi les voûtes de notre monde, assaillies de tous côtés, tomberont aussi en ruines, et deviendront la proie de la corruption. En effet tous les corps ont besoin d'être réparés et renouvelés par des aliments, par des sucs nourriciers qui soutiennent l'édifice entier de la machine. Mais ce mécanisme ne peut durer éternellement : d'un côté, les canaux par où se distribue la sève nourricière, ne sont pas toujours en état d'en recevoir autant qu'il en faudrait; de l'autre, la Nature se lasse de fournir sans cesse aux réparations. Et même dès à présent le monde est sur son déclin. La terre épuisée n'enfante plus qu'avec peine de chétifs animaux, elle dont le sein fécond créa jadis toutes les espèces vivantes, et construisit les flancs robustes des bêtes féroces. Car je ne croirai pas qu'une chaîne d'or ait fait descendre les animaux du haut du ciel dans nos plaines, ni qu'ils aient été produits par les flots qui se brisent contre les rochers. La même terre qui les nourrit aujourd'hui, leur donna naissance autrefois. C'est elle qui créa pour les mortels, et qui leur offrit d'elle-même les moissons jaunissantes, les riants vignobles et les gras pâturages. A peine accorde-t-elle aujourd'hui ces mêmes productions aux efforts de nos bras. Les boeufs s'épuisent ; le cultivateur consume ses forces, nous usons le fer; c'est à peine si les champs fournissent à ses besoins: tant ils sont avares, tant ils exigent de travail pour produire. Déjà le vieux laboureur, secouant la tête, raconte en soupirant combien de fois il a été frustré du fruit de ses pénibles travaux. Il compara le temps passé avec le présent, il envie le sort de ses pères, et parle sans cesse de ces siècles fortunés, où l'homme plein de respect pour les dieux, vivait plus heureux avec moins de terres, et récoltait d'abondantes moissons sur un modique héritage. Il ne sait pas que tous les corps vont en dépérissant, et que le temps est le sépulcre fatal où tous les êtres viennent s'engloutir.

 

Sic igitur

De même donc

moenia magni mundi quoque

les murailles du vaste monde aussi

circum

autour (qui l'entourent)

expugnata dabunt labem,

attaqués produiront une chute (s'écrouleront),

ruinasque putres.

et des ruines pourries.

Cibus debet enim

La nourriture doit en effet

integrare omnia

restaurer toutes les choses

novando,

en les renouvelant,

et cibus fulcire,

et la nourriture doit étayer (fortifier),

cibus sustentare

la nourriture doit soutenir

omnia.

toutes les choses.

Nequicquam,

Vainement,

quoniam nec venae

parce que ni les veines

perpetiuntur quod satis est,

ne souffrent-jusqu'-au-bout ce qui est assez,

neque Natura ministrat

ni la Nature ne fournit

quantum est opus.

autant-qu'il est besoin.

Jamque adeo

Et déjà précisément (même)

aetas fracta est,

l'âge du monde est brisé,

tellusque effeta

et la terre épuisée

creat vix parva animalia,

crée à-peine de petits animaux

quae creavit cuncta saecla,

elle qui créa toutes les espèces.

deditque partu

et donna par un enfantement (enfanta)

corpora ingentia ferarum.

les corps énormes des bêtes-sauvages.

Funis aurea enim

Une corde d'-or en effet

non demisit, ut opinor,

n'a pas laissé-tomber, a-ce-que je pense,

superne

d'en-haut

de caelo in arva

du ciel dans les champs

saecla mortalia,

les espèces mortelles,

nec mare,

ni la mer,

nec fluctus plangentes saxa

ni les flots battant les rochers

crearunt,

n'ont créé ces espèces,

sed eadem tellus,

mais la même terre,

quae nunc alit ex se,

qui maintenant les nourrit d'elle-même,

genuit.

les a enfantées.

Praeterea

En outre

ipsa creavit primum

elle-même a créé d'abord

sua sponte

par sa propre-force

mortalibus

pour les mortels

fruges nitidas

les moissons riantes

vinetaque laeta :

et les vignobles productifs:

ipsa dedit

elle-même a donné

fetus dulces

les productions agréables

et pabula laeta,

et les pâturages fertiles,

quae nunc grandescunt vix

qui maintenant croissent à-peine

aucta nostro labore;

augmentés par notre travail;

conterimusque boves

et nous épuisons nos boeufs

et vires agricolarum,

et les forces des laboureurs,

conficimusque ferrum,

et nous usons le fer,

vix suppeditati arvis :

à peine fournis-du-nécessaire par les champs:

usque adeo

jusqu'à-ce-point (tant)

parcunt

les champs sont avares

fetusque augent

et les productions n'augmentent

labore !

que par la fatigue !

Jamque grandis arator

Et déjà le vieux laboureur

quassans caput

secouant la tête

suspirat

se-plaint-en-soupirant

labores manuum

le travail de ses mains

cecidisse incassum

être tombé inutilement

crebrius;

plus fréquemment;

et quum confert

et lorsqu'il compare

tempora praesentia

les temps présents

temporibus praeteritis,

aux temps passés,

laudat saepe

il loue souvent

fortunas parentis,

le sort de son père.

et crepat,

et il a-sans-cesse-à-la-bouche,

ut genus antiquum

comment la race antique

repletum pietate

remplie de piété

tolerarit aevum perfacile

a soutenu sa vie très-facilement

finibus angustis,

dans des limites étroites,

quum ante modus agri

bien-qu'auparavant la mesure de champ

esset multo minor viritim ;

fût beaucoup moindre par-homme;

nec tenet

et il ne sait pas

omnia tabescere paulatim

toutes les choses dépérir peu-à-peu

et ire ad capulum

et aller au cercueil,

defessa

fatiguées

spatio vetusto aetatis.

par l'espace ancien de l'âge (par la vieillesse).

 


 

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