CICERON, DE AMICITIA CHAP. V (1)

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 CICERON, DE AMICITIA CHAP. V (1)

 

 


V. LAELIUS. Ego vero non gravarer, si mihi ipse confiderem. Nam et praeclara res est, et sumus, ut dixit Fannius, otiosi. Sed quis ego sum? aut quae in me est facultas? Doctorum est ista consuetudo, eaque Graecorum, ut iis ponatur, de quo disputent quamvis subito. Magnum opus est, egetque exercitatione non parva. Quamobrem quae disputari de amicitia possunt, ab eis censeo petatis, qui ista profitentur. Ego vos hortari tantum possum, ut amicitiam omnibus rebus humanis anteponatis; nihil est enim tam naturae aptum, tam conveniens ad res vel secundas, vel adversas.
Sed hoc primum sentio, nisi in bonis amicitiam esse non posse: neque id ad vivum reseco, ut illi, qui haec subtilius disserunt, fortasse vere, sed ad communem utilitatem parum. Negant enim, quemquam virum bonum esse, nisi sapientem. Sit ita sane; sed eam sapientam interpretantur, quam adhuc mortalis nemo est consecutus: nos autem ea, quae sunt in usu vitaque communi, non ea, quae finguntur aut optantur, spectare debemus. Nunquam ego dicam C. Fabricium, M. Curium, Tib. Coruncanium, quos sapientes nostri majores judicabant, ad istorum normam fuisse sapientes. Quare sibi habeant sapientae nomen, et invidiosum et obscurum: concedant, ut hi boni viri fuerint. Ne id quidem facient: negabunt id nisi sapienti posse concedi. Agamus igitur pingui Minerva, ut aiunt. Qui ita se gerunt, ita vivunt, ut eorum probetur fides, integritas, aequitas, liberalitas, nec sit in eis ulla cupiditas, vel libido, vel audacia, sintque magna constantia, ut ii fuerunt, modo quos nominavi: hos viros bonos, ut habiti sunt, sic etiam appellandos putemus; quia sequantur, quantum homines possunt, naturam, optimam bene vivendi ducem. Sic enim mihi prespicere videor, ita natos esse nos, ut inter omnes esset societas quaedam: major autem, ut quisque proxime accederet. Itaque cives potiores quam peregrini; propinqui quam alieni. Cum his enim amicitiam natura ipsa peperit: sed ea non satis habet firmatis. Namque hoc praestat amicitia propinquitati, quod ex propinquitate benevolentia tolli potest, ex amicitia non potest: sublata enim benevolentia, amicitiae nomem tollitur, propinquitatis manet. Quanta autem vis amicitiae sit, ex hoc intelligi maxime potest, quod ex infinita societate generis humani, quam conciliavit ipsa natura, ita contracta res est et adducta in angustum, ut omnis caritas aut duos aut inter paucos jungeretur.


V. LÉLIUS. Je le ferais volontiers si je m'en sentais capable. Le sujet est beau, et comme dis Fannius, nous en avons le loisir. Mais qui suis-je, et quel est mon talent? C'est la coutume des habiles, surtout chez les Grecs, de traiter ainsi tous les sujets qu'on leur propose, et même à l'improviste. La tâche est difficile et demande beaucoup de pratique. Si donc vous voulez savoir ce qu'on peut dire sur l'amitié, je vous engage à le demander à ceux qui font métier de parler ainsi de tout. Pour moi, je ne peux que vous exhorter à mettre l'amitié au-dessus de toutes les choses humaines: car il n'est rien de plus propre à notre nature, rien qui convienne mieux et à la bonne et à la mauvaise fortune. Mais je pense d'abord que l'amitié ne peut exister qu'entre les gens de bien; et ici je ne force point la signification des mots et ne tranche point dans le vif, comme ces disputeurs subtils dont les définitions sont justes peut-être, mais sans utilité publique. Ils soutiennent en effet qu'il n'y a d'autre homme de bien que le sage. Soit, j'y consens; mais la sagesse, telle qu'ils l'entendent, personne n'a pu encore y atteindre: nous, au contraire, nous devons rechercher ce qui est dans l'usage et dans la vie ordinaire, et non des fictions ou de vains rêves. Je ne pourrais dire que le Fabricius, les Curius, les Coruncanius, ces hommes que nos ancêtres regardaient comme des sages, l'aient été selon les définitions de ces philosophes. Qu'ils gardent donc pour eux cette sagesse, si exclusive et si mystérieuse, et qu'ils nous accordent que ce furent là des gens de bien. Encore ne le feront-ils pas: ils diront que ce titre ne convient qu'au sage. Allons donc toujours, et contentons-nous, comme on dit, du gros bon sens. Des hommes qui vivent et se conduisent de façon à ne montrer que bonne foi, intégrité, justice, libéralité; en qui on ne voit ni cupidité, ni passions honteuses ou violentes; dont la fermeté est inébranlable; des hommes enfin tels que furent ceux que je viens de nommer, méritent ce nom d'hommes de bien qu'on leur donnait de leur vivant:: car ils suivaient, autant que les hommes le peuvent, la nature, le meilleur guide pour bien vivre. je crois voir en effet, que nous sommes nés pour former tous ensemble une même société, d'autant plus étroite que la nature nous rapproche davantage les uns des autres. Ainsi nous préférons nos concitoyens aux étrangers, nos parents à ceux qui ne le sont pas. En effet, la nature elle-même a crée une sorte d'amitié entre les parents, mais ce lien n'a rien de solide. L'amitié l'emporte en cela sur la parenté, que celle-ci peut exister sans l'affection, et que l'amitié ne le peut pas. Détruisez l'affection, le nom d'amitié disparaît, celui de parenté reste. Ce qui peut surtout donner une idée de la tout-puissance de l'amitié, c'est que dans la société infinie du genre humain, que la nature elle-même a formée, l'amitié véritable restreint et ressere à tel point le cercle des ses affections, qu'elle n'unit jamais que deux hommes ou un très-petit nombre d'hommes.




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