CICERON, PRO MILONE, CHAP. XIII

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CICERON, PRO MILONE, CHAP. XIII

 

 

 

Quid? tu me tibi iratum, Sexte, putas, cuius inimicissimum multo crudelius etiam poenitus es, quam erat humanitatis meae postulare? Tu P- Clodi cruentum cadauer eiecisti domo; tu in publicum abiecisti; tu spoliatum imaginibus, exsequiis, pompa, laudatione, infelicissimis lignis semiustilatum, nocturnis canibus dilaniandum reliquisti. Qua re, etsi nefarie fecisti, tamen quoniam in meo inimico crudelitatem exprompsisti tuam, laudare non possum, irasci certe non debeo. Audistis, iudices, quantum Clodi interfuerit occidi Milonem: conuertite animos nunc uicissim ad Milonem. Quid Milonis intererat interfici Clodium? Quid erat cur Milo non dicam admitteret, sed optaret? 'Obstabat in spe consulatus Miloni Clodius.' At eo repugnante fiebat, immo uero eo fiebat magis; nec me suffragatore meliore utebatur quam Clodio. Valebat apud uos, iudices, Milonis erga me remque publicam meritorum memoria; ualebant preces et lacrimae nostrae, quibus ego tum uos mirifice moueri sentiebam; sed plus multo ualebat periculorum impendentium timor. Quis enim erat ciuium qui sibi solutam P- Clodi praeturam sine maximo rerum nouarum metu proponeret? Solutam autem fore uidebatis, nisi esset is consul, qui eam auderet possetque constringere. Eum Milonem unum esse cum sentiret uniuersus populus Romanus, quis dubitaret suffragio suo se metu, periculo rem publicam liberare? At nunc, Clodio remoto, usitatis iam rebus enitendum est Miloni, ut tueatur dignitatern suam: singularis illa et huic uni concessa gloria, quae cotidie augebatur frangendis furoribus Clodianis, iam Clodi morte cecidit. Vos adepti estis, ne quem ciuem metueretis: hic exercitationem uirtutis, suffragationem consulatus, fontem perennem gloriae suae perdidit. Itaque Milonis consulatus, qui uiuo Clodio labefactari non poterat, mortuo denique temptari coeptus est. Non modo igitur nihil prodest, sed obest etiam Clodi mors Miloni. 'At ualuit odium, fecit iratus, fecit inimicus, fuit ultor iniuriae, poenitor doloris sui.' Quid? si haec non dico maiora fuerunt in Clodio quam in Milone, sed in illo maxima, nulla in hoc? quid uoltis amplius? Quid enim odisset Clodium Milo, segetem ac materiem suae gloriae, praeter hoc ciuile odium, quo omnis improbos odimus? Ille erat ut odisset, primum defensorem salutis meae, deinde uexatorem furoris, domitorem armorum suorum, postremo etiam accusatorem suum: reus enim Milonis lege Plotia fuit Clodius, quoad uixit. Quo tandem animo hoc tyrannum illum tulisse creditis? quantum odium illius, et in homine iniusto quam etiam iustum fuisse?

 

Ah ! Sextus, pouvez-vous me croire irrité contre vous, après que vous avez fait subir à mon plus mortel ennemi une punition mille fois plus cruelle que mon humanité n'aurait pu la désirer? Traîner son corps sanglant hors de sa maison, le jeter sur la place publique, et là, sans pompe, sans convoi, sans éloge funèbre, sans qu'on aperçût les bustes de ses ancêtres, essayer de le brûler avec quelques misérables planches; laisser ses tristes restes en proie aux chiens dévorants : voilà, Sextus, voilà ce que vous avez fait. Cette action est horrible; elle est impie; mais enfin, c'est sur mon ennemi que s'exerçait votre barbarie, et, si je ne puis vous louer, ce n'est pas à moi de vous en faire un reproche. La préture de Clodius présentait la perspective des troubles les plus effrayants : il était évident que rien ne l'arrêterait, à moins qu'on n'élût un consul qui eût le courage et la force de l'enchaîner. Tout le peuple romain sentait que Milon seul pouvait le faire. Qui donc eût balancé à lui donner son suffrage, afin d'assurer à la fois son propre repos et le salut de la république? Mais aujourd'hui que Clodius n est plus , Milon ne peut arriver au consulat que par les routes ouvertes au reste des citoyens. La mort de Clodius lui a ravi cette gloire réservée à lui seul, et dont chaque jour il rehaussait l'éclat, en réprimantses fureurs. Vous y avez gagné de n'avoir plus personne à redouter; il a perdu l'occasion d'exercer son courage, des droits assurés au consulat, une source intarissable de gloire. Aussi cette dignité, qui ne pouvait échapper à Milon, si Clodius eût vécu, on commence à la lui disputer à présent que Clodius a cessé de vivre. La mort de Clodius n'est donc pas utile à Milon; elle nuit même à ses intérêts. Mais, dit-on, il a été entrainé par la haine; la colère, l'inimitié, l'ont fait agir; il a vengé son injure, assouvi son ressentiment. Eh ! que pourra-t-on répondre, je ne dis pas si ces passions ont été plus fortes dansClodius que dans Milon, mais, si elles ont été portées à l'excès dans le premier, tandis que l'autre en était tout à fait exempt? Pourquoi Milon aurait-il haï Clodius, dont les fureurs servaient de moyen et de matière à sa gloire? II ne sentait pour lui que cette haine patriotique que chacun de nous porte aux méchants. Clodius, au contraire, avait bien des motifs pour !e haïr : Milon était mon défenseur; il réprimait ses fureurs; il triomphait de ses armes; il était son accusateur. Vous le savez, Milon l'avait cité devant les tribunaux en vertu de la loi Plotia; et Clodius, jusqu'à sa mort, est resté dans les liens de l'accusation. Combien le tyran devait être sensible à cet outrage! Avouons-le; cet homme, injuste partout ailleurs, ne l'était pas dans sa haine.

 

XIII. Quid ? Sexte,

XIII. Quoi ? Sextus ,

tu me putas iratum tibi,

tu me crois irrité contre toi,

cujus tu punitus es

moi dont tu as puni

inimicissimum

le plus-mortel-ennemi

multo crudelius etiam,

beaucoup plus cruellement même,

quam erat

qu'il n'était

meae humanitatis

de mon humanité

postulare ?

de le demander ?

Tu ejecisti domo

Tu as jeté-hors de sa maison

cadaver cruentum

le cadavre ensanglanté

P. Clodii,

de P. Clodius,

tu abjecisti in publicum :

tu l'as jeté sur la place publique :

tu reliquisti

tu l'as abandonné,

spoliatum imaginibus,

privé d'images,

exsequiis, pompa,

d'obsèques, de cortége,

laudatione,

d'éloge funèbre,

semiustulatum

à demi brûlé

lignis infelicissimis,

par les planches les plus misérables,

dilaniandum

tu l'as abandonné à-déchirer

canibus nocturnis.

aux chiens de-la-nuit.

Quam rem,

Laquelle action ,

etsi non possum laudare,

bien que je ne puisse la louer,

quia fecisti nefarie ;

parce que tu l'as faite avec-impiété ;

tamen,

cependant,

quoniam expromsisti

puisque ta as déployé

tuam crudelitatem

ta cruauté

in meo inimico,

à-1'égard-de mon ennemi,

non debeo certe irasci.

je ne dois pas assurément m'en fâcher.

Videbatis

Vous voyiez

praeturam P. Clodii

la préture de P. Clodius

non proponi

ne pas être présentée

sine maximo metu

sans une très grande crainte

rerum novarum,

de choses nouvelles,

et fore solutam,

et devoir être dégagée d'entraves,

nisi is esset consul,

à moins que celui-là ne fût consul,

qui auderet possetque

qui oserait et pourrait

eam constringere.

la contenir.

Quum populus romanus

Lorsque le peuple romain

universus

tout entier

sentiret, Milonem esse eum,

pensait, Milon être cet homme,

quis dubitaret

qui aurait hésité

se liberare metu,

à se délivrer de la crainte,

rempublicam

et à délivrer la république

periculo,

du danger,

suo suffragio ?

par son suffrage ?

At nunc,

Mais maintenant,

P. Clodio remoto,

P. Clodius ayant été écarté,

est Miloni enitendum

il y a pour Milon obligation-de-faire-effort

rebus jam usitatis,

par les moyens déjà usités,

ut tueatur

pour qu'il défende

suam dignitatem.

sa dignité.

Illa gloria singularis

Cette gloire particulière

concessa huic uni,

accordée à lui seul,

quae augebatur quotidie

qui s'augmentait chaque jour

frangendis furoribus

en réprimant les fureurs

Clodianis,

de-Clodius,

cecidit jam morte Clodii.

est tombée désormais par la mort de Clodius.

Vos estis adepti,

Vous, vous avez gagné,

ne metueretis

que vous ne craigniez pas

quem civem :

quelque citoyen:

hic perdidit

lui, il a perdu

exercitationem virtutis,

un exercice de son courage,

suffragationem consulatus,

une recommandation pour le consulat,

fontem perennem

une source perpétuelle

suae gloriae.

de sa gloire.

Itaque consulatus Milonis,

Aussi le consulat de Milon,

qui, Clodio vivo ,

qui, Clodius étant vivant,

non poterat labefactari,

ne pouvait pas être ébranlé,

est coeptus denique

a été commencé enfin

tentari,

à être essayé (attaqué),

mortuo.

Clodius étant mort.

Non modo igitur

Non seulement donc

mors P. Clodii

la mort de P. Clodius

prodest nihil,

n'est-utile en rien,

sed etiam obest Miloni

mais encore est-nuisible à Milon.

At odium valuit;

Mais la haine a prévalu chez lui;

fecit iratus,

il a agi comme homme irrité ,

fecit inimicus,

il a agi comme ennemi,

fecit ultor injuriae,

il a agi comme vengeur de son offense,

fecit punitor

il a agi comme vengeur

sui doloris.

de son ressentiment.

Quid? si haec,

Que direz-vous ? si ces motifs,

non dico,

je ne dis pas,

fuerunt majora in Clodio ,

ont été plus grands chez Clodius

quam in Milone,

que chez Milon,

sed maxima in illo ,

mais très grands chez celui-là,

nulla in hoc ?

nuls chez celui-ci ?

quid vultis amplius?

que voulez-vous de plus?

Quid enim Milo

Pourquoi en effet Milon

odisset Clodium,

aurait-il haï Clodius,

segetem ac materiam

semence et matière

suae gloriae,

de sa gloire,

praeter hoc odium civile,

excepté cette haine de-citoyen,

quo odimus

de laquelle nous haïssons

omnes improbos ?

tous les méchants ?

Erat ut ille

Il y avait des motifs pour que celui-là

odisset, primum

haït, d'abord

defensorem meae salutis ,

le défenseur de mon salut,

deinde vexatorem furoris,

ensuite le persécuteur de sa fureur,

domitorem

le vainqueur

suorum armorum,

de ses armes,

postremo etiam

enfin aussi

suum accusatorem :

son accusateur :

Clodius enim

car Clodius

fuit reus Milonis

fut l'accusé de Milon

lege Plotia,

en vertu de la loi Plotia,

quoad vixit.

tant qu'il vécut.

Quo animo tandem

Dans quel esprit enfin

creditis tyrannum

croyez-vous ce tyran

tulisse hoc ?

avoir supporté cet outrage ?

quantum odium illius,

quelle grande haine pour celui-là (Milon),

et, in homine injusto ,

et, dans un homme injuste,

quam etiam justum ?

combien même juste cette haine?

 

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