CICERON, PRO MILONE, CHAP. XXXIV

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CICERON, PRO MILONE, CHAP. XXXIV

 

 

 

Sed iam satis multa de causa: extra causam etiam nimis fortasse multa. Quid restat nisi ut orem obtesterque uos, iudices, ut eam misericordiam tribuatis fortissimo uiro, quam ipse non implorat, ego etiam repugnante hoc et imploro et eco? Nolite, si in nostro omnium fletu nullam lacrimam aspexistis Milonis, si uoltum semper eundem, si uocem, si orationem stabilem ac non mutatam uidetis, hoc minus ei parcere: hand scio an multo sit etiam adiuuandus magis. Etenim si in gladiatoriis pugnis et infimi generis hominum condicione atque fortuna timidos atque supplices et ut uiuere liceat obsecrantis etiam odisse solemus, fortis atque animosos et se acriter ipsos morti offerentis seruare cupimus, eorumque nos magis miseret qui nostram misericordiam non requirunt quam qui illam efflagitant, -- quanto hoc magis in fortissimis ciuibus facere debemus? Me quidem, iudices, exanimant et interimunt hac uoces Milonis, quas audio adsidue et quibus intersum cotidie. 'Valeant,' inquit, -- ualeant ciues mei: sint incolumes, sint florentes, sint beati: stet haec urbs praeclara mihique patria carissima, quoquo modo erit merita de me. Tranquilla re publica mei ciues, quoniam mihi cum illis non licet, sine me ipsi, sed propter me tamen perfruantur. Ego cedam atque abibo: si mihi bona re publica frui non licuerit, at carebo mala, et quam primum tetigero bene moratam et liberam ciuitatem, in ea conquiescam. O frustra, 'inquit,' mihi suscepti labores! O spes fallaces et cogitationes inanes meae! Ego cum tribunus plebis re publica oppressa me senatui dedissem, quem exstinctum acceperam, equitibus Romanis, quorum uires erant debiles, bonis uiris, qui omnem auctoritatem Clodianis armis abiecerant, mihi umquam bonorum praesidium defuturum putarem? ego cum te' -- mecum enim saepissime loquitur -- 'patriae reddidissem, mihi putarem in patria non futurum locum? Ubi nunc senatus est, quem secuti sumus? ubi equites Romani illi,' inquit, 'tui? ubi studia municipiorum? ubi Italiae uoces? ubi denique tua illa, M- Tulli, quae plurimis fuit auxilio, uox atque defensio? mihine ea soli, qui pro te totiens morti me obtuli, nihil potest opitulari?'

 

Mais j'en ai dit assez pour la défense de Milon : peut-être même me suis-je trop étendu hors de la cause. Que me reste-t-il à faire, si ce n'est de vous conjurer instamment d'accorder à ce généreux citoyen une compassion qu'il ne réclame pas lui-même, mais que j'implore et que je sollicite malgré lui? S'il n'a pas mêlé une seule larme aux pleurs que nous versons tous; si vous remarquez toujours la même fermeté sur son visage , dans sa voix, dans ses discours, n'en soyez pas moins disposés à l'indulgence: peut-être même doit-il par cette raison vous inspirer un plus vif intérêt. En effet , si dans les combats de gladiateurs, et lorsqu'il s'agit des hommes de la condition la plus vile et la plus abjecte, nous éprouvons une sorte de haine contre ces lâches qui, d'une voix humble et tremblante, demandent qu'on leur permette de vivre, tandis que nous faisons des voeux pour les braves qui s'offrent intrépidement à la mort; si enfin ceux qui ne cherchent pas à émouvoir notre pitié, nous touchent plus vivement que ceux qui la sollicitent avec instance, à combien plus forte raison le même courage dans un de nos citoyens doit-il produire en nous les mêmes sentiments? Pour moi , mon coeur se déchire , mon âme est pénétrée d'une douleur mortelle, lorsque j'entends ces paroles que chaque jour Milon répète devant moi : Adieu, mes chers concitoyens, adieu; oui, pour jamais, adieu. Qu'ils vivent en paix; qu'ils soient heureux; que tous leurs voeux soient remplis; qu'elle se maintienne, cette ville célèbre, cette patrie qui me sera toujours chère, quelque traitement que j'en éprouve ; que mes concitoyens jouissent sans moi, puisqu'il ne m'est pas permis d'en jouir avec eux, d'une tranquillité que cependant ils ne devront qu'à moi. Je partirai, je m'éloignerai: si je ne puis partager le bonheur de Rome, je n'aurai pas du moins le spectacle de ses maux; et dès que j'aurai trouvé une cité où les lois et la liberté soient respectées, c'est là que je fixerai mon séjour. Vains travaux, ajoute-t-il, espérances trompeuses, inutiles projets! Lorsque, pendant mon tribunat, voyant la république opprimée, je me dévouais tout entier au sénat expirant, aux chevaliers romains dénués de force et de pouvoir, aux gens de bien découragés et accablés par les armes de Clodius; pouvais-je penser que je me verrais un jour abondonné par les bons citoyens? Et toi, car il m'adresse souvent la parole, après t'avoir rendu à la patrie, devais-je m'attendre que la patrie serait un jour fermée pour moi? Qu'est devenu ce sénat, à qui nous avons été constamment attachés? ces chevaliers, oui, ces chevaliers dévoués à tes intérêts? ce zèle des villes municipales? ces acclamations unanimes de toute l'Italie? Et toi-même, Cicéron, qu'est devenue cette voix , cette voix salutaire à tant de citoyens? est-elle impuissante pour moi seul , qui tant de fois ai bravé la mort pour toi?

 

XXXIV. Sed jam

XXXIV. Mais déjà

satis multa

d'assez nombreuses paroles

de causa :

ont été dites sur la cause :

extra causam

hors de la cause

fortasse etiam nimis multa.

peut-être même de trop nombreuses.

Quid restat,

Que reste-t-il,

nisi ut vos orem

sinon que je vous prie

obtesterque, judices,

et vous conjure, juges,

ut tribuatis

que vous accordiez

viro fortissimo

à un homme très-courageux

eam misericordiam ,

cette compassion,

quam ipse non implorat,

que lui-même n'implore pas ,

ego, etiam hoc repugnante,

que moi, même lui résistant,

et imploro et exposco ?

et j'implore et je réclame?

Nolite,

Ne veuillez pas,

si, in nostro fletu omnium,

si, au milieu de nos pleurs de tous,

adspexistis

vous n'avez aperçu

nullam lacrimam Milonis,

aucune larme de Milon,

si videtis vultum

si vous voyez son visage

semper eumdem,

toujours le même,

si vocem,

si vous voyez sa voix,

si orationem

si vous voyez son langage

stabilem ac non mutatam,

ferme et non changé,

hoc ei parcere minus :

pour-cela l'épargner moins :

atque haud scio,

et je ne sais pas,

an sit etiam

s'il ne serait pas même

adjuvandus multo magis.

devant être aidé beaucoup plus.

Etenim,

Et en effet,

si in pugnis gladiatoriis,

si dans des combats de-gladiateurs,

et in conditione

et dans la condition

atque fortuna

et la fortune

hominum infimi generis,

d'hommes de la plus basse espèce,

solemus etiam odisse

nous avous-coutume même de haïr

timidos et supplices,

ceux qui sont timides et suppliants

et obsecrantes ,

et qui implorent,

ut liceat vivere,

qu'il leur soit permis de vivre,

cupimus servare

et si nous désirons sauver

fortes et animosos,

ceux qui sont fermes et courageux,

et se offerentes ipsos morti

et qui s'offrent eux-mêmes à la mort

acriter ;

avec-intrépidité ;

nosque magis miseret

et si nous avons plus pitié

eorum, qui non requirunt

de ceux qui ne recherchent pas

nostram misericordiam,

notre compassion,

quam qui illam efflagitant :

que de ceux qui la sollicitent :

quanto magis

combien plus

debemus facere hoc

devons-nous faire cela

in civibus fortissimis?

à l'endroit de citoyens très-courageux?

Me quidem, judices,

Pour moi du moins, juges,

exanimant et interimunt

elles me font-mourir et me tuent

hae voces Milonis,

ces paroles de Milon,

quas audio assidue,

que j'entends assidûment,

et quibus

et auxquelles

intersum quotidie :

j'assiste chaque-jour :

Valeant, valeant, inquit,

Adieu, adieu , dit-il,

mei cives, valeant :

mes concitoyens, adieu :

sint incolumes,

qu'ils soient sains-et-saufs,

sint florentes,

qu'ils soient florissants,

sint beati :

qu'ils soient heureux :

stet praeclara

qu'elle subsiste éclatante

haec urbs,

cette ville,

et patria carissima mihi,

et cette patrie très-chère à moi,

quoquo modo

de quelque manière que

erit merita de me.

elle ait mérité de moi.

Mei cives,

Que mes concitoyens,

quoniam non mihi licet

puisqu'il ne m'est pas permis

cum illis,

d'en jouir avec eux,

ipsi sine me,

qu'eux-mêmes sans moi,

sed tamen per me,

mais cependant par moi,

perfruantur

jouissent-toujours

republica tranquilla.

d'une république tranquille.

Ego cedam atque abibo.

Moi je me retirerai et m'en irai.

Si non mihi licuerit

S'il ne m'est pas permis

frui republica bona,

de jouir d'une république heureuse

at carebo

du moins je m'abstiendrai

mala :

d'une république malheureuse,

et quam civitatem

et quelle que soit la cité que

tetigero primum ,

j'aurai touchée d'abord,

bene moratam et liberam ,

bien réglée et libre,

conquiescam in ea.

je me reposerai dans elle.

O mei labores , inquit,

O mes travaux, dit-il,

suscepti frustra !

entrepris inutilement !

o spes fallaces !

ô espérances trompeuses !

o meae inanes cogitationes !

ô mes vains projets !

Ego, quum,

Moi, lorsque,

tribunus plebis,

tribun du peuple ,

republica oppressa,

la république étant opprimée,

me dedissem senatui,

je m'étais donné au sénat,

quem acceperam

que j'avais reçu

exstinctum ;

anéanti,

equitibus romanis,

aux chevaliers romains,

quorum vires erant debiles;

dont les forces étaient débiles,

viris bonis,

aux hommes de-bien,

qui abjecerant

qui avaient perdu

armis Clodianis

par les armes de-Clodius

omnem auctoritatem ;

toute autorité ;

putarem

aurais-je pensé

praesidium bonorum

l'appui des gens de-bien

defuturum uuquam mihi ?

devoir manquer jamais à moi?

Ego , quum

Moi, lorsque

te reddidissem patriae

je t'avais rendu à la patrie

(saepissime enim

( car très-souvent

loquitur mecum ),

il parle avec moi ) ,

putarem locum

aurais-je pensé une place

non futurum mihi

ne pas devoir être pour moi

in patria?

dans cette patrie ?

Ubi est nunc senatus,

Où est maintenant le sénat,

quem sumus secuti ?

que nous avons suivi ?

ubi illi equites romani,

sont ces chevaliers romains,

illi, inquit, tui ?

ces chevaliers, dit-il, qui étaient à-toi ?

ubi studia

sont les sympathies

municipiorum ?

des villes-municipales ?

ubi voces Italiae ?

sont les acclamations de l'Italie ?

ubi denique, M. Tulli,

est enfin , M. Tullius,

tua vox et defensio.

ta voix et ta défense,

quae fuit auxilio

qui a été à secours ( prêté secours )

plurimis?

à de très-nombreux citoyens ?

mihine soli,

est-ce moi seul,

qui me obtuli

moi qui me suis offert

toties morti pro te,

tant de fois à la mort pour toi,

ea potest opitulari nihil ?

qu'elle ne peut aider en rien ?

 

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