CICERON, PRO MILONE, CHAP. XXXVIII

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CICERON, PRO MILONE, CHAP. XXXVIII

 

 

 

Utinam di immortales fecissent -- pace tua, patria, dixerim; metuo enim ne scelerate dicam in te quod pro Milone dicam pie -utinam P- Clodius non modo uiueret, sed etiam praetor, consul, dictator esset, potius quam hoc spectaculum uiderem! O di immortales! fortem et a uobis, iudices, conseruandum uirum! 'Minime, minime,' inquit. 'Immo uero poenas ille debitas luerit: nos subeamus, si ita necesse est, non debitas.' Hicine uir, patriae natus, usquam nisi in patria morietur? aut, si forte, pro patria? Huius uos animi monumenta retinebitis, corporis in Italia nullum sepulcrum esse patiemini? Hunc sua quisquam sententia ex hac urbe expellet, quem omnes urbes expulsum a uobis ad se uocabunt? O terram illam beatam, quae hunc uirum exceperit: hanc ingratam, si eiecerit; miseram, si amiserit! Sed finis sit: neque enim prae lacrimis iam loqui possum, et hic se lacrimis defendi uetat. Vos oro obtestorque, iudices, ut in sententiis ferendis, quod sentietis id audeatis. Vestram uirtutem, iustitiam, fidem, mihi credite, is maxime probabit, qui in iudicibus legendis optimum et sapientissimum et fortissimum quemque elegit.

 

Plutôt que d'en être témoin, puissé-je, pardonne, ô ma patrie! je crains que ce voeu de l'amitié ne soit une horrible imprécation contre toi; puissé-je voir Clodius vivant, le voir préteur, consul, dictateur! --- Dieux immortels! quel courage! et combien Milon est digne que vous le conserviez! Non, dit-il, non : rétracte ce voeu impie. Le scélérat a subi la peine qu'il méritait: à ce prix, subissons, s'il le faut, une peine que nous ne méritons pas. Cet homme généreux, qui n'a vécu que pour la patrie, mourra-t-il autre part qu'au sein de la patrie? ou s'il meurt pour elle, conserverez-vous le souvenir de son courage, en refusant à sa cendre un tombeau dans l'Italie? Quelqu'un de vous osera-t-il rejeter un citoyen que toutes les cités appelleront, quand vous l'aurez banni? Heureux le pays qui recevra ce grand homme! ô Rome ingrate, si elle le bannit ! Rome malheureuse, si elle le perd! Mais finissons : mes larmes étouffent ma voix, et Milon ne veut pas être défendu par des larmes. Je ne vous demande qu'une grâce, citoyens; c'est d'oser, en donnant vos suffrages, émettre le voeu dicté par votre conscience. Croyez-moi : nul ne donnera plus d'éloges à votre fermeté, à votre justice, à votre intégrité, que celui même qui, dans le choix de nos juges, a préféré les plus intègres, les plus éclairés, les plus vertueux des Romains.

 

XXXVIII. Utinam

XXXVIII. Plût au ciel

dii immortales fecissent

que les dieux immortels eussent fait

(dixerim, patria,

(puissé-je l'avoir dit, ô ma patrie,

tua pace :

avec ta paix (sans t'offenser) :

metuo enim

car je crains

ne dicam scelerate in te

que je ne dise criminellement envers toi

quod dicam pie

ce que je dirai pieusement

pro Milone);

pour Milon ) ;

utinam P. Clodius

plût au ciel que P. Clodius

non modo viveret,

non seulement vécût,

sed etiam esset praetor,

mais même fût préteur,

consul, dictator,

consul, dictateur,

potius, quam viderim

plutôt que je ne visse

hoc spectaculum !

ce spectacle!

O dii immortales !

O dieux immortels !

virum fortem,

un homme courageux,

et conservandum a vobis,

et qui doit être sauvé par vous ,

judices !

juges !

Minime, minime, inquit.

Pas du tout, pas du tout, dit-il.

Immo vero ille luerit

Bien-plus même que celui-là ait payé

poenas debitas ;

les peines dues par lui;

nos subeamus,

pour nous subissons,

si est necesse ita,

s'il est nécessaire ainsi,

non debitas.

des peines qui ne sont pas dues par nous.

Hiccine vir,

Est-ce que cet homme,

natus patriae,

né pour la patrie,

morietur usquam,

mourra quelque part,

nisi in patria?

si ce n'est dans la patrie ?

aut, si forte

ou, si par hasard

pro patria,

il meurt pour la patrie,

vos retinebitis monumenta

conserverez-vous les monuments

animi hujus,

du courage de lui,

patiemini

souffrirez-vous

nullum sepulcrum corporis

aucun tombeau de son corps

esse in Italia ?

n'être en Italie ?

Quisquam expellet

Personne chassera-t-il

ex hac urbe

de cette ville

sua sententia

par son vote

hunc,

cet homme,

quem expulsum a vobis

que chassé par vous

omnes urbes

toutes les villes

vocabunt ad se?

appelleront à elles ?

O beatam illam terram,

O heureuse cette terre,

quae exceperit hunc virum !

qui aura recueilli cet homme !

ingratam hanc,

ingrate celle-ci,

si ejecerit!

si elle le rejette !

miseram, si amiserit !

malheureuse, si elle le perd !

Sed finis sit :

Mais que la fin soit ici :

neque enim possum jam

car et je ne puis déjà plus

loqui

parler

prae lacrimis ;

à cause de mes larmes ;

et hic vetat

et celui-ci interdit

se defendi lacrimis.

lui être défendu par des larmes.

Vos oro obtestorque,

Je vous prie et vous conjure ,

judices,

juges,

ut in ferendis sententiis,

qu'en portant vos suffrages,

audeatis id,

vous osiez cela,

quod sentietis.

que vous penserez.

Is probabit maxime,

Celui-là approuvera le plus ,

credite mihi,

croyez-moi,

vestram virtutem,

votre courage,

justitiam, fidem,

votre justice, votre loyauté,

qui, in legendis judicibus,

qui, en choisissant les juges,

elegerit quemque optimum,

a choisi chaque citoyen très vertueux ,

et sapientissimum,

et très éclairé,

et fortissimum.

et très courageux.

 

Publié dans CICERON - PRO MILONE

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Sully 19/02/2009 19:00

Ah, Cicéron... Le plus grand orateur que le monde ait connu ! Quelle verve, quelle puissance verbale, quel rhéteur... Ce discours a lieu juste après l'exil de Cicéron, c'est bien cela ? Milon... N'est-ce pas le procès qui amène l'exilé à regagner sa patrie ? Votre traduction souligne bien cette richesse syntaxique et sémantique, reprend habilement les procédés rhétoriques usités par l'orateur - même s'il est certainement impossible de le traduire sans perdre de la valeur du discours. Je suis impressionné - que vous soyez professeur ou non - par l'énorme travail de traduction que vous fournissez, et quelles traductions ! Moi-même, j'adore analyser et m'atteler à l'art de la "transcription" sur des textes latins mais je dois admettre me décourager facilement car, malgré tous mes efforts (et Dieu sait combien j'y travaille), j'ai du mal à 'ressentir' la phrase ! Oui, je crains qu'en réalité, je présente quelconque hermétisme quand j'aborde un texte. Je travaille, je travaille (d'ailleurs, je reviens d'une tentative d'analyse suivie sans succès, et qui m'a désespéré) mais le résultat n'est pas forcément là - aussi permettez-moi de m'extasier devant vos réalisations, et d'espérer pouvoir un jour aussi bien maîtriser la langue latine que vous-même. Si jamais vous aviez quelques petits conseils à me donner, ou même (air de suppliant) quelques textes du niveau d'un piètre élève de première, ce n'est pas de refus et c'est à bras ouverts que je vous accueille (dans le cas contraire, mes bras restent toujours ouverts, tout naturellement ^^) !