VIRGILE, BUCOLIQUES

Lundi 27 octobre 2008

VIRGILE, BUCOLIQUES, EGLOGUE X (3)

 

Tu procul a patria,

Toi loin de la patrie,

nec sit mihi

et puisse-t-il être possible à moi

credere

de ne pas croire

tantum !

autant (à un si grand crime)!

ah ! dura, sola sine me

hélas ! cruelle, seule sans moi

vides nives Alpinas

tu vois les neiges des-Alpes

et frigora Rheni.

et les frimas du Rhin.

Ah ! frigora

Ah ! que les frimas

ne laedant te !

ne fassent-pas-de-mal à toi !

Ah ! glacies aspera

Ah ! que la glace rude

ne secet tibi

ne coupe pas à toi

plantas teneras !

les plantes délicates de tes pieds !

« Ibo,

« J'irai,

et modulabor avena

et je modulerai sur le chalumeau

pastoris Siculi

du berger sicilien

carmina

les chants

quae condita sunt mihi

qui ont été arrangés par moi

versu Chalcidico.

d'après le vers de-Chalcis.

Est certum

Il est bien-arrêté par moi

malle pati in silvis,

d'aimer-mieux souffrir dans les forêts,

inter spelaea ferarum,

au milieu des tanières des bêtes féroces,

incidereque meos amores

et graver mes amours

teneris arboribus :

sur les tendres (jeunes) arbres :

illae crescent ;

ils croîtront ;

crescetis, amores.

vous croîtrez aussi, ô mes amours.

Interea

Cependant

lustrabo Maenala,

je parcourrai le Ménale,

Nymphis

les Nymphes

mixtis,

étant mêlées à moi,

aut venabor

ou je chasserai

apros acres ;

les sangliers fougueux ;

non ulla frigora

aucuns frimas

vetabunt me

n'empêcheront moi

circumdare canibus

d'entourer de mes chiens

saltus Parthenios.

les forêts parthéniennes.

Jam videor mihi

Déjà je parais à moi ( il me semble)

ire per rupes

aller à travers les rochers

lucosque sonantes ;

et les bois retentissants ;

libet torquere

il me plaît de lancer

cornu Partho

avec l'arc du-Parthe

spicula Cydonia :

les traits de-Cydon :

tanquam haec

comme si ces exercices

sint medicina

étaient un remède

nostri furoris,

à notre égarement,

aut ille deus

ou comme si ce dieu (l'Amour)

discat mitescere

apprenait à s'adoucir

malis hominum !

par les souffrances des hommes !

Jam

Déjà

rursum

de nouveau (par un nouveau retour)

neque Hamadryades,

ni les Hamadryades,

nec carmina ipsa

ni les chants eux-mêmes

placent nobis ;

ne plaisent plus à nous ;

ipsae, silvae,

vous-mêmes, forêts,

concedite rursum.

retirez-vous (adieu) de nouveau.

Nostri labores non possunt

Nos travaux (nos peines) ne peuvent pas

mutare illum ;

changer lui (l'Amour) ;

nec si

pas même si

mediis frigoribus

au milieu des froids

bibamusque Hebrum,

et nous buvions l'Hèbre,

subeamusque

et nous entrions

nives Sithonias

dans les neiges de-la-Sithonie

hiemis aquosae,

d'un hiver ( pendant un hiver) pluvieux,

nec si,

pas même si,

quum liber moriens aret

lorsque l'écorce mourante se dessèche

in ulmo alta,

sur l'orme élevé,

versemus

nous conduisions-çà-et-là (faisions paître)

oves Aethiopum

les brebis des Ethiopiens

sub sidere Cancri.

sous la constellation du Cancer.

Amor vincit omnia,

L'Amour est-vainqueur de tout,

et nos cedamus Amori. »

nous aussi cédons à l'Amour. »

Erit sat, divae,

Ce sera assez, déesses,

vestrum poetam

votre poète

cecinisse haec,

avoir chanté ces vers,

dura sedet,

tandis qu'il est assis,

et texit fiscellam

et qu'il tresse une corbeille

hibisco gracili, Pierides :

avec la mauve menue, ô Piérides :

vos facietis haec

vous ferez (vous rendrez) ces vers

maxima Gallo ;

très-grands (très-précieux) à Gallus ;

Gallo,

à Gallus ,

cujus amor

dont l'amour (pour lequel mon affection)

crescit mihi in horas

grandit en moi d'heure en heure

tantum,quantum vere novo

autant qu'au printemps nouveau

se subjicit alnus viridis.

s'élève l'aune vert.

Surgamus :

Levons-nous :

umbra solet

l'ombre a coutume

esse gravis cantantibus ;

d'être nuisible à ceux qui chantent ;

umbra juniperi gravis ;

l'ombre du genévrier est nuisible ;

umbrae nocent

les ombres nuisent

et frugibus.

aussi aux moissons.

Ite domum,

Allez à la maison,

Hesperus venit,

l'étoile-du-soir vient (se lève),

ite, capellae saturas.

allez, mes chèvres rassasiées.

Par GO
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Lundi 27 octobre 2008

VIRGILE, BUCOLIQUES, EGLOGUE X (2)

 

ECLOGA X.

ÉGLOGUE X

GALLUS.

GALLUS.

Arethusa,

Aréthuse,

concede mihi

accorde-moi

hunc extremum laborem.

ce dernier travail.

Pauca carmina

Peu de vers

sunt dicenda

sont à-dire (à composer)

meo Gallo,

pour mon Gallus,

sed quae legat

mais des vers que puisse lire

Lycoris ipsa :

Lycoris elle-même :

quis neget

qui pourrait refuser

carmina Gallo ?

des vers à Gallus?

Sic,

Ainsi,

quum subterlabere fluctus

lorsque tu couleras-sous les flots

Sicanos,

de-Sicile,

amara Doris

que l'amère Doris

non intermisceat tibi

ne mêle pas à toi (à tes ondes)

suam undam !

son eau !

Incipe; dicamus

Commence; disons (chantons)

amores sollicitos Galli,

les amours inquiètes de Gallus,

dum capellae simae

tandis que les chèvres camardes

attondent

tondent (broutent)

tenera virgulta.

les tendres rejetons.

Non canimus surdis :

Nous ne chantons pas pour des sourds:

silvae

les forêts

respondent omnia.

répondent (répètent) tous nos chants.

Quae nemora,

Quels bois,

aut qui saltus

ou quelles forêts

habuere vos,

possédèrent vous (vous retenaient),

puellae Naides,

jeunes-filles Naïades,

dum Gallus peribat

tandis que Gallus dépérissait

amore

par un amour

indigno?

indigne (dont il ne méritait pas les tourments)?

Nam neque juga Parnassi

Car ni les hauteurs du Parnasse,

nam neque ulla Pindi

car ni aucunes hauteurs du Pinde

fecere vobis moram,

n'ont fait (causé) à vous du retard,

neque Aonie Aganippe.

ni l'Aonienne Aganippé.

Etiam lauri illum,

Même les lauriers ont pleuré sur lui,

etiam myricae

même les bruyères

flevere illum ;

ont pleuré sur lui;

etiam Maenalus pinifer,

même le Ménale qui-porte-des-pins,

et saxa gelidi Lycaei

et les rochers du froid Lycée

fleverunt illum jacentem

ont pleuré sur lui étendu

sub rupe sola.

au pied d'une roche solitaire.

Circum stant

Autour se tiennent

et oves ;

aussi des brebis ;

nec poenitet illas

ni l'ennui-ne-tient pas elles

nostri ;

de nous (elles ne nous haïssent pas) ;

nec poeniteat te

et que l'ennui-ne-tienne-pas toi

pecoris,

de ton troupeau (aime aussi ton troupeau),

divine poeta ;

divin poète :

et formosus Adonis

le bel Adonis aussi

pavit oves

a fait-paître des brebis

ad flumina.

au bord des fleuves.

Et upilio venit ;

Le pâtre aussi est venu ;

bubulci tardi venere ;

les bouviers tardifs sont venus ;

Menalcas venit

Ménalque est venu

uvidus

humide

de glande hiberna.

du gland (de la glandée) d'-hiver.

Omnes rogant :

Tous demandent :

« Unde iste amor tibi ?»

« D'où cet amour est-il venu à toi? »

Apollo venit :

Apollon est venu :

« Galle, inquit,

« Gallus, dit-il,

quid insanis ?

pourquoi es-tu-hors-de-toi ?

Lycoris, tua cura,

Lycoris, l'objet de ton souci,

secuta est alium

en a suivi un autre

perque nives

et à travers les neiges

perque horrida castra. »

et à travers les rudes camps. »

Et Sylvanus venit

Sylvain aussi est venu

honore agresti

avec l'ornement agreste

capitis,

de sa tête,

quassans ferulas florentes

secouant des férules en-fleurs

et lilia grandia.

et des lis élevés.

Pan, deus Arcadiae,

Pan, le dieu de l'Arcadie,

venit,

est venu,

quem vidimus ipsi

Pan que nous avons vu nous-mêmes

rubentem baccis sanguineis

rougi des baies couleur-de-sang

ebuli

de l'hièble

minioque :

et de vermillon :

« Ecquis modus

« Quel terme

erit? inquit;

sera à ta douleur? dit-il :

Amor non curat talia.

l'Amour ne se soucie pas de telles choses.

Nec crudelis Amor

Ni le cruel Amour

satiatur lacrimis ,

ne se rassasie de larmes,

nec gramina rivis,

ni les gazons de ruisseaux,

nec apes cytiso,

ni les abeilles de cytise,

nec capellae fronde. »

ni les chèvres de feuillage. »

At ille tristis :

Mais lui accablé-de-tristesse :

« Tamen, inquit, Arcades,

« Cependant, dit-il, Arcadiens,

cantabitis haec

vous chanterez ces maux que je souffre

vestris montibus :

à vos montagnes :

Arcades soli

les Arcadiens seuls

periti cantare.

sont expérimentés ( habiles) à chanter.

O quam molliter

O combien mollement

quiescant tum mihi ossa,

reposeraient alors à moi mes os,

si olim vestra fistula

si un jour votre flûte

dicat meos amores !

disait mes amours !

Atque utinam

Et plût aux dieux

fuissem unus ex vobis,

que j'eusse été l'un de vous ,

et aut custos vestri gregis,

et ou le gardien de votre troupeau,

aut vinitor

ou le vendangeur

uvae maturae !

de votre raisin mûr!

Certe, sive Phyllis,

Assurément, soit que Phyllis,

sive Amyntas,

soit qu'Amyntas,

sive furor quicumque

soit qu'une passion quelconque

esset mihi

fût à moi

(quid tum ,

(qu'importerait alors,

si Amyntas fuscus?

si Amyntas était brun?

et violae

les violettes aussi

sunt nigrae,

sont noires,

et vaccinia nigra),

les vaciets aussi sont noirs),

jaceret

l'objet de mon amour serait couché

mecum

avec moi

inter salices

parmi les saules

sub vite lenta :

sous une vigne flexible :

Phyllis legeret mihi

Phyllis cueillerait pour moi

serta ,

des guirlandes,

Amyntas cantaret.

Amyntas chanterait pour moi.

« Hic

« Ici

fontes gelidi ;

sont des sources fraîches ;

hic mollia prata, Lycori ;

ici sont de molles prairies, ô Lycoris ;

hic nemus;

ici est un bois;

hic consumerer tecum

ici je serais consumé avec toi

aevo ipso.

par la vie même (je passerais ma. vie avec toi).

Nunc amor insanus

Maintenant un amour insensé

detinet te

retient toi

in armis duri Martis,

parmi les armes du farouche Mars,

inter media tela

au milieu des traits

atque hostes adversos.

et des ennemis rangés-en-face.

Par GO
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Lundi 27 octobre 2008

VIRGILE, BUCOLIQUES, EGLOGUE X (1)

 

 

Extremum hunc, Arethusa, mihi concede laborem:
pauca meo Gallo, sed quae legat ipsa Lycoris,
carmina sunt dicenda: neget quis carmina Gallo?
Sic tibi, cum fluctus subterlabere Sicanos,
Doris amara suam non intermisceat undam;
incipe; sollicitos Galli dicamus amores,
dum tenera attondent simae virgulta capellae.
Non canimus surdis: respondent omnia silvae.
Quae nemora aut qui vos saltus habuere, puellae
Naides, indigno cum Gallus amore peribat?
Nam neque Parnasi vobis iuga, nam neque Pindi
ulla moram fecere, neque Aonie Aganippe.
Illum etiam lauri, etiam flevere myricae;
pinifer illum etiam sola sub rupe iacentem
Maenalus et gelidi fleverunt saxa Lycaei.
Stant et oves circum (nostri nec paenitet illas,
nec te paeniteat pecoris, divine poeta:
et formosus ovis ad flumina pavit Adonis);
venit et upilio; tardi venere subulci;
uvidus hiberna venit de glande Menalcas.
Omnes «Unde amor iste» rogant «tibi?» Venit Apollo:
«Galle, quid insanis?» inquit; «tua cura Lycoris
perque nives alium perque horrida castra secuta est.»
Venit et agresti capitis Silvanus honore,
florentis ferulas et grandia lilia quassans.
Pan deus Arcadiae venit, quem vidimus ipsi
sanguineis ebuli bacis minioque rubentem:
«Ecquis erit modus?» inquit «Amor non talia curat,
nec lacrimis crudelis Amor nec gramina rivis
nec cytiso saturantur apes nec fronde capellae.»
Tristis at ille: «Tamen cantabitis, Arcades, inquit,
montibus haec vestris, soli cantare periti
Arcades. O mihi tum quam molliter ossa quiescant,
vestra meos olim si fistula dicat amores!
Atque utinam ex vobis unus vestrisque fuissem
aut custos gregis aut maturae vinitor uvae!
Certe sive mihi Phyllis sive esset Amyntas,
seu quicumque furor (quid tum, si fuscus Amyntas?
et nigrae violae sunt et vaccinia nigra),
mecum inter salices lenta sub vite iaceret:
serta mihi Phyllis legeret, cantaret Amyntas.
«Hic gelidi fontes, hic mollia prata, Lycori;
hic nemus; hic ipso tecum consumerer aevo.
Nunc insanus amor duri me Martis in armis
tela inter media atque adversos detinet hostis.
Tu procul a patria (nec sit mihi credere tantum)
Alpinas, a, dura, nives et frigora Rheni
me sine sola vides. A, te ne frigora laedant!
a, tibi ne teneras glacies secet aspera plantas!
Ibo et Chalcidico quae sunt mihi condita versu
carmina pastoris Siculi modulabor avena.
Certum est in silvis inter spelaea ferarum
malle pati tenerisque meos incidere Amores
arboribus: crescent illae, crescetis, Amores.
Interea mixtis lustrabo Maenala Nymphis,
aut acris venabor apros; non me ulla vetabunt
frigora Parthenios canibus circumdare saltus.
Iam mihi per rupes videor lucosque sonantis
ire; libet Partho torquere Cydonia cornu
spicula; tamquam haec sit nostri medicina furoris,
aut deus ille malis hominum mitescere discat!
Iam neque Hamadryades rursus nec carmina nobis
ipsa placent; ipsae rursus concedite, silvae.
Non illum nostri possunt mutare labores,
nec si frigoribus mediis Hebrumque bibamus,
Sithoniasque nives hiemis subeamus aquosae,
nec si, cum moriens alta liber aret in ulmo,
Aethiopum versemus ovis sub sidere Cancri.
Omnia vincit Amor: et nos cedamus Amori.»
Haec sat erit, divae, vestrum cecinisse poetam,
dum sedet et gracili fiscellam texit hibisco,
Pierides: vos haec facietis maxima Gallo,
Gallo, cuius amor tantum mihi crescit in horas,
quantum vere novo viridis se subicit alnus.
Surgamus: solet esse gravis cantantibus umbra,
iuniperi gravis umbra; nocent et frugibus umbrae.
Ite domum saturae, venit Hesperus, ite, capellae.

 

Permets, ô Aréthuse, ce dernier effort à ma muse champêtre. Que mon cher Gallus ait de moi peu de vers, mais des vers qui soient lus de Lycoris elle-même: qui refuserait des vers à Gallus? Ainsi puisse ton onde, coulant sous les flots de Sicile, ne se mêler jamais avec l'onde amère de Doris! Commençons, et chantons les malheureuses amours de Gallus, tandis que mes chèvres camuses brouteront les tendres arbrisseaux. Ici rien n'est sourd à nos chants, j'entends déjà les forêts me répondre. Quels bois, ô Naïades, quelles forêts vous cachaient à la lumière, quand Gallus se mourait d'un indigne amour? Car ni les sommets du Parnasse ni ceux du Pinde ne vous retenaient, ni les claires eaux d'Aganippe. Les lauriers le pleurèrent; il fut aussi pleuré des bruyères: le Ménale couronné de pins le pleura, quand il le vit gisant sous ses rochers solitaires; le Lycée aussi s'attendrit, et ses crêtes glacées: autour du berger sont ses brebis, ses brebis elles-mêmes sensibles à ses maux. Ne va pas dédaigner les troupeaux, divin poète! Le bel Adonis aussi mena paître des brebis le long des fleuves. Les bergers, les bouviers aux pas tardifs, tous accoururent; Ménalque vint, que mouillait encore le gland d'hiver ramassé dans les bois. Tous te demandent: "Pourquoi cet amour?" Apollon vint, et te dit: "Gallus, quelle folie est la tienne? Ta flamme, ta Lycoris suit les pas d'un autre à travers les neiges, à travers les horreurs des camps." Sylvain parut aussi, le front ceint d'une couronne champêtre, agitant des tiges fleuries et de grands lis. Pan vint aussi, Pan, dieu d'Arcadie; nous vîmes nous-mêmes son visage divin, que rougissaient l'hièble sanglante et le carpin: "Quand finiront ces plaintes, dit-il? L'Amour ne s'en met pas en peine; le cruel Amour ne se rassasie point de larmes, non plus que les prés d'eau; les abeilles de cytise, les chèvres de feuillage." Mais le triste Gallus leur répondait: "Vous direz pourtant, Arcadiens, vous les seuls habiles à chanter, vous direz mes tourments à vos montagnes. O que mes os reposeront mollement, si, votre flûte un jour redit mes amours! Que n'ai-je été l'un de vous? que n'ai-je ou gardé vos troupeaux, ou vendangé avec vous la grappe mûre! Soit que j'eusse brûlé pour Phyllis, soit que j'eusse aimé Amyntas (qu'importe qu'Amyntas ait le teint hâlé? les violettes sont brunes, et brune est l'airelle), il serait couché près de moi entre les saules et sous des pampres verts: Phyllis me tresserait des guirlandes, Amyntas me chanterait ses airs. Ici sont de fraîches fontaines, ici, Lycoris, de molles prairies, ici des bois: ici je vivrais, je finirais mes jours avec toi. Mais un amour insensé te retient loin de moi, au milieu des armes du cruel Mars, des traits homicides, des ennemis menaçants. Loin de ta patrie (ah, que n'en puis-je douter?) tu affrontes seule et sans moi, cruelle, les neiges des Alpes et les frimas du Rhin! Ah, que les froids ne te blessent pas! que les âpres glaçons ne déchirent pas tes pieds délicats! J'irai parmi les bergers; et les vers que j'ai renouvelés du poète de Chalcis, je les modulerai sur le chalumeau du poète de Sicile. C'en est fait; je veux, caché dans les forêts, au milieu des repaires des bêtes farouches, y souffrir seul, et graver mes amours sur l'écorce des tendres arbres: ils croîtront, vous croîtrez avec eux, mes amours. Cependant j'irai, me mêlant aux nymphes, fouler les sommets du Ménale, et je poursuivrai les sangliers impétueux: les frimas les plus rigoureux ne m'empêcheront pas de cerner avec ma meute les forêts du mont Parthénius: il me semble déjà courir à travers les rochers et les bois retentissants: nouveau Parthe, j'aime à décocher la flèche cydonienne: comme si c'étaient là des remèdes à mon incurable amour; comme si le cruel Amour savait s'attendrir aux maux des mortels! Déjà les Hamadryades, déjà les chants ne me plaisent plus; et vous aussi, forêts, adieu: mes rudes travaux ne pourraient vaincre l'invincible Amour; non, quand même je boirais les eaux glacées de l'Hèbre, quand au fort des hivers pluvieux j'endurerais les neiges de la Sithonie; quand même, à l'heure où l'écorce desséchée des grands ormeaux meurt sous les feux du midi, je conduirais mes brebis dans les plaines de l'Éthiopie, brûlées par le Cancer: l'Amour soumet tout; et toi aussi, cède à l'Amour." Muses, c'est assez: voilà les vers que chantait votre poète, tandis qu'assis sur le gazon, il tressait le jonc assoupli: relevez-les aux yeux de Gallus, de Gallus pour qui ma tendresse croît autant chaque jour, que chaque jour, au printemps, croissent les tiges verdoyantes de l'aune. Levons-nous; l'ombre est nuisible à ceux qui chantent, l'ombre du genévrier surtout; l'ombre aussi est nuisible aux moissons. Allez à la bergerie, ô mes chèvres, vous êtes rassasiées; voici venir le soir, allez, mes chèvres.

 

Par GO
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Lundi 27 octobre 2008

VIRGILE, BUCOLIQUES, EGLOGUE IX (3)

 

MOERIS.

MÉRIS.

Ago id quidem,

Je songe à ceci certes,

Lycida, et tacitus ipse

Lycidas, et sans-rien-dire moi-même

voluto mecum,

je roule avec moi (j'examine en moi-même)

si valeam meminisse ;

si je peux me souvenir ;

neque est carmen ignobile :

et ce n'est pas un chant méprisable :

« Ades huc, o Galatea :

« Viens ici, ô Galatée :

nam quis ludus est

car quel jeu est à toi

in undis ?

dans les eaux ?

Hic ver

Ici est le printemps

purpureum ;

aux-éclatantes-couleurs ;

hic circum flumina

ici aux environs des ruisseaux

humus fundit

la terre verse (produit)

flores varios;

des fleurs variées;

hic candida populus

ici le blanc peuplier

imminet antro,

domine la grotte,

et vites lentae

et les vignes flexibles

texunt umbracula.

entrelacent leurs ombrages.

Ades huc :

Viens ici :

sine fluctus insani

permets que les flots insensés

feriant littora.

frappent les rivages.

LYCIDAS.

LYCIDAS.

Quid , quae

Quoi, les vers que

audieram te canentem

j'avais entendu toi chantant

solum sub nocte pura?

seul sous (dans) une nuit sereine?

Memini numeros,

Je me rappelle les notes,

si tenerem verba.

si je tenais (si je savais) les paroles,

MOERIS.

MÉRIS.

« Daphni,

« Daphnis,

quid suspicis

pourquoi regardes-tu

antiquos ortus

les antiques levés

signorum?

des constellations?

Ecce processit astrum

Voici qu'a paru l'astre

Caesaris Dionaei,

de César Dionéen,

astrum, quo segetes

astre, sous lequel les épis

gauderent frugibus,

doivent-se-réjouir de leurs fruits,

et quo uva

et sous lequel le raisin

duceret colorem

doit-prendre couleur

in collibus apricis.

sur les coteaux exposés-au-soleil.

Daphni, insere piros,

Daphnis, plante des poiriers,

tui nepotes

tes petits-fils

carpent tua poma. »

cueilleront tes fruits. »

Aetas fert omnia,

L'âge emporte tout,

animum quoque.

il emporte l'esprit aussi.

Memini me puerum

Je me souviens moi enfant

condere saepe cantando

consumer (avoir passé) souvent à chanter

longos soles :

de longs soleils ( de longues journées ) :

nunc tot carmina

maintenant tant de vers

oblita mihi ;

sont oubliés par moi ;

vox quoque ipsa

la voix aussi elle-même

jam fugit Moerin :

déjà fuit Méris (me manque déjà) :

lupi videre Moerin priores.

des loups ont vu Méris les premiers.

Sed tamen Menalcas

Mais cependant Ménalque

referet tibi ista

répétera à toi ces vers

satis saepe.

assez souvent.

LYCIDAS.

LYCIDAS.

Causando

En donnant-des-prétextes

ducis in longum

tu conduis ( tu traînes ) en longueur

nostros amores.

nos désirs.

Et nunc, adspice ,

Et maintenant, vois,

omne aequor stratum

toute la plaine liquide aplanie

silet tibi,

se tait pour toi,

et omnes aurae

et tous les souffles

murmuris ventosi

du murmure des-vents

ceciderunt :

sont tombés :

hinc adeo

d'ici précisément

est nobis media via;

est pour nous la moitié du chemin;

namque

car

sepulcrum Bianoris

le tombeau de Bianor

incipit apparere.

commence à apparaître.

Canamus hic, Moeri,

Chantons ici, Méris,

hic, ubi agricolae

ici, où les cultivateurs

stringunt frondes densas ;

émondent les feuillages épais ;

depone hic haedos ;

dépose ici tes chevreaux ;

tamen veniemus in urbem.

cependant nous irons à la ville.

Aut, si veremur

Ou, si nous craignons

ne nox colligat pluviam

que la nuit n'amasse de la pluie

ante,

avant que nous y arrivions,

licet eamus usque

il est possible que nous allions toujours

cantantes

en chantant

(via laedet minus) :

(la route nous fatiguera moins) :

ut eamus cantantes,

pour que nous allions en chantant,

ego levabo te hoc fasce.

je soulagerai toi de ce fardeau.

MOERIS.

MÉRIS.

Desine, puer,

Cesse, jeune homme,

plura;

de dire plus de paroles;

et agamus

et faisons

quod instat nunc.

ce qui presse maintenant.

Tum canemus carmina

Alors nous chanterons des chants

melius,

mieux (plus à propos),

quum ipse venerit.

lorsque Ménalque lui-même sera venu.

Par GO
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Lundi 27 octobre 2008

VIRGILE, BUCOLIQUES, EGLOGUE IX (2)

 

ECLOGA IX.

ÉGLOGUE IX,

LYCIDAS, MOERIS.

LYCIDAS, MÉRIS.

LYCIDAS.

LYCIDAS.

Quo, Moeri,

Où, Méris,

pedes te ?

tes pieds te conduisent-ils ?

an, quo ducit via,

est-ce, où mène le chemin,

in urbem?

à la ville?

MOERIS.

MÉRIS.

O Lycida,

O Lycidas,

pervenimus vivi

nous sommes arrivés vivants

(quod nunquam

( ce que jamais

sumus veriti),

nous n'avions craint),

ut advena,

au point qu'un étranger,

possessor nostri agelli,

possesseur de notre petit-champ,

diceret:

nous dît :

« Haec sunt mea ;

« Ceci est à-moi ;

migrate, veteres coloni.»

émigrez, vieux colons. »

Nunc victi, tristes,

Maintenant vaincus, tristes,

quoniam sors

puisque le sort

versat omnia,

bouleverse tout,

mittimus illi

nous envoyons à lui

(quod nec bene vertat ! )

(que ceci ne tourne pas bien pour lui!)

nos haedos.

ces chevreaux.

LYCIDAS.

LYCIDAS.

Certe

Assurément

equidem audieram

moi du moins j'avais entendu dire

vestrum Menalcan

votre Ménalque

servasse carminibus

avoir conservé par ses vers

omnia,

tous ses biens,

qua colles

depuis l'endroit où les collines

incipiunt subducere se

commencent à dérober elles (à s'effacer)

demittereque jugum

et à abaisser leur sommet

clivo molli,

par une pente douce,

usque ad aquam,

jusqu'à l'eau,

et cacumina jam fracta

et jusqu'aux cimes déjà brisées

veteris fagi.

du vieux hêtre.

MOERIS.

MÉRIS.

Audieras,

Tu l'avais entendu dire,

et fama fuit;

et le bruit en a été (en a couru);

sed nostra carmina, Lycida,

mais nos vers, Lycidas,

valent

ont-du-pouvoir

inter tela Martia,

au milieu des traits de-Mars,

tantum quantum dicunt

autant que l'on dit

columbas Chaonias,

les colombes de-Chaonie en avoir,

aquila veniente.

l'aigle arrivant (à l'approche de l'aigle).

Quod nisi

Que si

cornix sinistra

une corneille placée-à-ma-gauche

monuisset me ante

n'avait averti moi auparavant

ab ilice cava

d'un chêne creux (du creux d'un chêne)

incidere

de trancher

quacumque

d'une-manière quelconque

lites novas,

des démêlés nouveaux,

nec hic Moeris tuus ,

ni ce Méris ton ami,

nec Menalcas ipse viveret.

ni Ménalque lui-même ne vivrait.

LYCIDAS.

LYCIDAS.

Heu ! tantum scelus

Hélas ! un si grand crime

cadit in quemquam!

tombe-t-il dans l'idée de quelqu'un!

Heu !

Hélas !

tua solatia, Menalca,

tes consolations, Ménalque,

rapta nobis

auraient été ravies à nous

paene simul tecum !

presque en même temps avec toi !

Quis caneret Nymphas ?

Qui chanterait les Nymphes?

Quis spargeret humum

Qui joncherait la terre

herbis florentibus,

d'herbes en-fleur,

aut induceret fontes

ou couvrirait les sources

umbra viridi ?

d'un ombrage vert?

Vel

Ou bien qui dirait

carmina quae nuper

les vers que dernièrement

sublegi

j'ai recueillis-furtivement (j'ai dérobés)

tibi

à toi

tacitus,

sans-rien-dire,

quum ferres te

lorsque tu portais toi ( tu te rendais)

ad Amaryllida,

auprès d'Amaryllis,

nostras delicias ?

nos délices ?

« Tityre,

« Tityre,

dum redeo,

tandis que je reviens (jusqu'à ce que je revienne),

via est brevis,

la route est courte,

pasce capellas ;

fais-paître mes chèvres ;

et age potum

et mène boire

pastas, Tityre;

elles repues, Tityre:

et inter agendum,

et en les menant,

caveto occursare capro,

prends garde de rencontrer le bouc,

ille ferit cornu. »

il frappe de la corne. »

MOERIS.

MÉRIS.

Imo haec

Bien plutôt ces vers

quae canebat Varo,

que Ménalque chantait pour Varus,

necdum perfecta :

et qui n'étaient pas encore achevés:

« Vare

« Varus

(modo Mantua

(pourvu que Mantoue

superet nobis,

reste à nous,

Mantua, vae nimium vicina

Mantoue, hélas trop voisine

miserae Cremonae ! ),

de la malheureuse Crémone ! ),

cycni cantantes

les cygnes en chantant

ferent sublime

porteront en-haut (élèveront)

tuum nomen

ton nom

ad sidera. »

jusqu'aux astres. »

LYCIDAS.

LYCIDAS.

Sic tua examina

Ainsi que tes essaims

fugiant taxos Cyrneas !

évitent les ifs de-Corse !

sic vaccae

ainsi que tes vaches

pastae cytiso

repues de cytise

distentent ubera !

gonflent leurs mamelles de lait !

Incipe,

Commence,

si habes quid.

si tu as quelque chose à chanter.

Pierides

Les Piérides

fecere et me poetam ;

ont fait aussi moi poète ;

carmina sunt et mihi ;

des vers sont aussi à moi ;

pastores

les bergers

dicunt me quoque vatem :

disent moi aussi inspiré :

sed ego

mais moi

non credulus illis ;

je ne suis pas crédule pour eux (je ne lescrois pas);

nam neque videor

car je ne me parais pas

adhuc

jusqu'ici

dicere digna

dire des vers dignes

Varo nec Cinna,

de Varus ni de Cinna,

sed strepere anser

mais crier comme un oison

inter olores argutos.

parmi des cygnes mélodieux.

Par GO
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