CICERON, PRO MILONE

Mercredi 18 février 2009

CICERON, PRO MILONE, CHAP. XXXVIII

 

 

 

Utinam di immortales fecissent -- pace tua, patria, dixerim; metuo enim ne scelerate dicam in te quod pro Milone dicam pie -utinam P- Clodius non modo uiueret, sed etiam praetor, consul, dictator esset, potius quam hoc spectaculum uiderem! O di immortales! fortem et a uobis, iudices, conseruandum uirum! 'Minime, minime,' inquit. 'Immo uero poenas ille debitas luerit: nos subeamus, si ita necesse est, non debitas.' Hicine uir, patriae natus, usquam nisi in patria morietur? aut, si forte, pro patria? Huius uos animi monumenta retinebitis, corporis in Italia nullum sepulcrum esse patiemini? Hunc sua quisquam sententia ex hac urbe expellet, quem omnes urbes expulsum a uobis ad se uocabunt? O terram illam beatam, quae hunc uirum exceperit: hanc ingratam, si eiecerit; miseram, si amiserit! Sed finis sit: neque enim prae lacrimis iam loqui possum, et hic se lacrimis defendi uetat. Vos oro obtestorque, iudices, ut in sententiis ferendis, quod sentietis id audeatis. Vestram uirtutem, iustitiam, fidem, mihi credite, is maxime probabit, qui in iudicibus legendis optimum et sapientissimum et fortissimum quemque elegit.

 

Plutôt que d'en être témoin, puissé-je, pardonne, ô ma patrie! je crains que ce voeu de l'amitié ne soit une horrible imprécation contre toi; puissé-je voir Clodius vivant, le voir préteur, consul, dictateur! --- Dieux immortels! quel courage! et combien Milon est digne que vous le conserviez! Non, dit-il, non : rétracte ce voeu impie. Le scélérat a subi la peine qu'il méritait: à ce prix, subissons, s'il le faut, une peine que nous ne méritons pas. Cet homme généreux, qui n'a vécu que pour la patrie, mourra-t-il autre part qu'au sein de la patrie? ou s'il meurt pour elle, conserverez-vous le souvenir de son courage, en refusant à sa cendre un tombeau dans l'Italie? Quelqu'un de vous osera-t-il rejeter un citoyen que toutes les cités appelleront, quand vous l'aurez banni? Heureux le pays qui recevra ce grand homme! ô Rome ingrate, si elle le bannit ! Rome malheureuse, si elle le perd! Mais finissons : mes larmes étouffent ma voix, et Milon ne veut pas être défendu par des larmes. Je ne vous demande qu'une grâce, citoyens; c'est d'oser, en donnant vos suffrages, émettre le voeu dicté par votre conscience. Croyez-moi : nul ne donnera plus d'éloges à votre fermeté, à votre justice, à votre intégrité, que celui même qui, dans le choix de nos juges, a préféré les plus intègres, les plus éclairés, les plus vertueux des Romains.

 

XXXVIII. Utinam

XXXVIII. Plût au ciel

dii immortales fecissent

que les dieux immortels eussent fait

(dixerim, patria,

(puissé-je l'avoir dit, ô ma patrie,

tua pace :

avec ta paix (sans t'offenser) :

metuo enim

car je crains

ne dicam scelerate in te

que je ne dise criminellement envers toi

quod dicam pie

ce que je dirai pieusement

pro Milone);

pour Milon ) ;

utinam P. Clodius

plût au ciel que P. Clodius

non modo viveret,

non seulement vécût,

sed etiam esset praetor,

mais même fût préteur,

consul, dictator,

consul, dictateur,

potius, quam viderim

plutôt que je ne visse

hoc spectaculum !

ce spectacle!

O dii immortales !

O dieux immortels !

virum fortem,

un homme courageux,

et conservandum a vobis,

et qui doit être sauvé par vous ,

judices !

juges !

Minime, minime, inquit.

Pas du tout, pas du tout, dit-il.

Immo vero ille luerit

Bien-plus même que celui-là ait payé

poenas debitas ;

les peines dues par lui;

nos subeamus,

pour nous subissons,

si est necesse ita,

s'il est nécessaire ainsi,

non debitas.

des peines qui ne sont pas dues par nous.

Hiccine vir,

Est-ce que cet homme,

natus patriae,

né pour la patrie,

morietur usquam,

mourra quelque part,

nisi in patria?

si ce n'est dans la patrie ?

aut, si forte

ou, si par hasard

pro patria,

il meurt pour la patrie,

vos retinebitis monumenta

conserverez-vous les monuments

animi hujus,

du courage de lui,

patiemini

souffrirez-vous

nullum sepulcrum corporis

aucun tombeau de son corps

esse in Italia ?

n'être en Italie ?

Quisquam expellet

Personne chassera-t-il

ex hac urbe

de cette ville

sua sententia

par son vote

hunc,

cet homme,

quem expulsum a vobis

que chassé par vous

omnes urbes

toutes les villes

vocabunt ad se?

appelleront à elles ?

O beatam illam terram,

O heureuse cette terre,

quae exceperit hunc virum !

qui aura recueilli cet homme !

ingratam hanc,

ingrate celle-ci,

si ejecerit!

si elle le rejette !

miseram, si amiserit !

malheureuse, si elle le perd !

Sed finis sit :

Mais que la fin soit ici :

neque enim possum jam

car et je ne puis déjà plus

loqui

parler

prae lacrimis ;

à cause de mes larmes ;

et hic vetat

et celui-ci interdit

se defendi lacrimis.

lui être défendu par des larmes.

Vos oro obtestorque,

Je vous prie et vous conjure ,

judices,

juges,

ut in ferendis sententiis,

qu'en portant vos suffrages,

audeatis id,

vous osiez cela,

quod sentietis.

que vous penserez.

Is probabit maxime,

Celui-là approuvera le plus ,

credite mihi,

croyez-moi,

vestram virtutem,

votre courage,

justitiam, fidem,

votre justice, votre loyauté,

qui, in legendis judicibus,

qui, en choisissant les juges,

elegerit quemque optimum,

a choisi chaque citoyen très vertueux ,

et sapientissimum,

et très éclairé,

et fortissimum.

et très courageux.

 

Par GO
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Mercredi 18 février 2009

CICERON, PRO MILONE, CHAP. XXXVII

 

 

 

His lacrimis non mouetur Milo. Est quodam incredibili robore animi. Exsilium ibi esse putat, ubi uirtuti non sit locus; mortem naturae finem esse, non poenam. Sed hic ea mente qua natus est. Quid uos, iudices? quo tandem animo eritis? Memoriam Milonis retinebitis, ipsum eicietis? et erit dignior locus in terris ullus qui hanc uirtutem excipiat, quam hic qui procreauit? Vos, uos appello, fortissimi uiri, qui multum pro re publica sanguinem effudistis: uos in uiri et in ciuis inuicti appello periculo, centuriones, uosque milites: uobis non modo inspectantibus, sed etiam armatis et huic iudicio praesidentibus, haec tanta uirtus ex hac urbe expelletur, exterminabitur, proicietur? O me miserum! O me infelicem! Reuocare tu me in patriam, Milo, potuisti per hos: ego te in patria per eosdem retinere non potero? Quid respondebo liberis meis, qui te parentem alterum putant? Quid tibi, Quinte frater, qui nunc abes, consorti mecum temporum illorum? Mene non potuisse Milonis salutem tueri per eosdem, per quos nostram ille seruasset? At in qua causa non potuisse? quae est grata gentibus . . . non potuisse? eis qui maxime P- Clodi morte acquierunt: quo deprecante? me. Quodnam ego concepi tantum scelus, aut quod in me tantum facinus admisi, iudices, cum illa indicia communis exiti indagaui, patefeci, protuli, exstinxi? Omnes in me meosque redundant ex fonte illo dolores. Quid me reducem esse uoluistis? an ut inspectante me expellerentur ei per quos essem restitutus? Nolite, obsecro uos, acerbiorem mihi pati reditum esse, quam fuerit ille ipse discessus. Nam qui possum putare me restitutum esse, si distrahar ab his, per quos restitutus sum?

 

Milon n'est pas touché de mes larmes, et rien n'ébranle son incroyable fermeté. Il ne voit l'exil que là où la vertu ne peut être; la mort lui paraît un terme, et non pas une punition. Qu'il garde donc ce grand caractère que la nature lui a donné. Mais vous, juges, quels seront vos sentiments? Conserverez-vous le souvenir de Milon , et bannirez-vous sa personne? se trouvera-t-il dans le monde un lieu qui soit plus digne de le recevoir que le pays qui l'a vu naître? Je vous implore, Romains, qui avez tant de fois versé votre sang pour la patrie; braves centurions, intrépides soldats, c'est à vous que je m'adresse dans les dangers d'un homme courageux, d'un citoyen invincible : vous êtes présents, que dis-je? vous êtes armés pour protéger ce tribunal; et sous vos yeux, on verrait un héros tel que lui, repoussé, banni, rejeté loin de Rome! Malheureux que je suis! c'est par le secours de tes juges, ô Milon ! que tu as pu me rétablir dans ma patrie, et je ne pourrai par leur secours t'y maintenir toi-même! Que répondrai-je à mes enfants, qui te regardent comme un second père? O Quintus ! ô mon frère! absent aujourd'hui , alors compagnon de mes infortunes, que te dirai-je? que je n'ai pu fléchir en faveur de Milon ceux qui l'aidèrent à nous sauver l'un et l'autre? Et dans quelle cause? dans une cause où nous avons tout l'univers pour nous. Qui me l'aura refusé? ceux à qui la mort de Clodius a procuré la paix et le repos. A qui l'auront-ils refusé? à moi. Quel crime si grand ai-je donc commis? de quel forfait si horrible me suis-e donc rendu coupable, lorsque j'ai pénétré, découvert, dévoilé, étouffé cette conjuration qui menaçait l'État tout entier? Telle est la source des maux qui retombent sur moi et sur tous les miens. Pourquoi vouloir mon retour? était-ce pour exiler à mes yeux ceux qui m'avaient ramené? Ah 1 je vous en conjure, ne souffrez pas que ce retour soit plus douloureux pour moi que ne l'avait été ce triste départ. Puis-je en effet me croire rétabli, si les citoyens qui m'ont replacé au sein de Rome sont arrachés de mes bras ?

 

XXXVII. Milo

XXXVII. Milon

non movetur his lacrimis.

n'est pas ému par ces larmes.

Est quodam robore animi

Il est doué d'une certaine force d'âme

incredibili :

incroyable :

putat exsilium esse ibi,

il pense l'exil être là,

ubi non sit locus virtuti ;

où il n'y a pas de place pour la vertu ;

mortem esse finem naturae,

la mort être le terme de la nature,

non poenam,

non pas un châtiment.

Hic sit ea mente,

Qu'il soit (reste) avec cette âme,

qua est natus.

avec laquelle il est né.

Quid vos, judices?

Que ferez-vous, juges?

quo animo

dans quelles dispositions

eritis tandem ?

serez-vous enfin ?

Retinebitis

Conserverez-vous

memoriam Milonis,

le souvenir de Milon ,

ejicietis ipsum?

chasserez-vous Milon lui-même?

et ullus locus erit in terris

et aucun lieu sera-t-il sur la terre

dignior, qui excipiat

plus digne qui accueille ( d'accueillir )

hanc virtutem,

cette vertu,

quam hic, qui procreavit ?

que celui-ci, qui l'a produite ?

Vos appello, vos,

Je vous interpelle, je vous interpelle,

viri fortissimi,

hommes très courageux,

qui effudistis

qui avez répandu

multum sanguinem

beaucoup de sang

pro republica :

pour la république :

vos appello

je vous interpelle

in periculo viri

dans le danger d'un homme invincible

et in civis invicti,

et dans le danger d'un citoyen invincible,

centuriones ,

centurions,

vosque, milites :

et vous , soldats :

vobis

vous

non modo inspectantibus,

non seulement regardant,

sed etiam armatis,

mais encore étant armés,

et praesidentibus

et présidant

huic judicio,

à ce jugement,

haec tanta virtus

cette si grande vertu

expelletur ex hac urbe ?

sera-t-elle chassée de cette ville ?

exterminabitur ?

sera-t-elle jetée-hors-des-frontières ?

projicietur ?

sera-t-elle expulsée ?

O me miserum !

O moi malheureux !

o me infelicem !

ô moi infortuné !

tu, Milo , potuisti

toi, Milon, tu as pu

me revocare in patriam

me rappeler dans la patrie

per hos ;

au moyen de ces hommes;

ego non potero

moi je ne pourrai

te retinere in patria

te faire-rester dans la patrie

per eosdem?

au moyen de ces mêmes hommes ?

Quid respondebo

Que répondrai-je

meis liberis ,

à mes enfants,

qui te putant

qui te regardent

alterum parentem ?

comme un second père ?

quid tibi, Quinte frater,

que te répondrai-je, Quintus mon frère,

qui nunc abes,

toi qui maintenant es-absent,

consorti mecum

toi compagnon avec moi

illorum temporum ?

de ces temps-là ?

me non potuisse

moi n'avoir pu

tueri salutem Milonis

défendre le salut de Milon

per eosdem,

au moyen de ces mêmes hommes,

per quos

au moyen desquels

ille servasset nostrum ?

il avait conservé (assuré) le nôtre ?

At in qua causa

Et dans quelle cause

non potuisse ?

ne l'avoir pas pu?

quae est grata

dans une cause qui est agréable

gentibus.

aux nations.

A quibus non potuisse ?

De qui n'avoir pu l'obtenir?

ab iis,

de ceux,

qui acquierunt maxime

qui ont le plus trouvé-le-repos

morte P. Clodii.

par la mort de P. Clodius.

Quo deprecante? me.

Qui l'implorant? moi.

Quodnam tantum scelus

Quel si grand crime

ego concepi,

ai-je commis,

aut quod tantum facinus

ou quel si-grand forfait

admisi in me, judices,

ai-je admis en moi, juges,

quum indagavi

lorsque j'ai recherché

illa indicia

ces preuves

exitii communis,

d'une ruine commune,

patefeci,

que je les ai découvertes,

protuli,

que je les ai mises-au-jour,

exstinxi ?

que je les ai anéanties ?

Omnes dolores

Toutes les douleurs

redundant ex illo fonte

rejaillissent de cette source

in me meosque.

sur moi et les miens.

Quid voluistis

Pourquoi avez-vous voulu

me esse reducem ?

moi être de-retour?

An ut, me inspectante,

Etait-ce pour que, moi le voyant,

expellerentur,

ceux-là fussent chassés,

per quos essem restitutus?

par qui j'avais été réintégré ?

Vos obsecro,

Je vous en conjure,

nolite pati,

ne veuillez pas souffrir,

reditum esse mihi

le retour être pour moi

acerbiorem , quam fuerit

plus douloureux, que ne l'a, été

ille discessus ipse.

ce départ-là même.

Nam qui possum putare

Car comment puis-je croire

me esse restitutum,

moi avoir été réintégré,

si distrahor

si je suis violemment-séparé

ab iis, per quos

de ceux par lesquels

sum restitutus?

j'ai été réintégré ?

 

Par GO
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Mardi 17 février 2009

CICERON, PRO MILONE, CHAP. XXXVI

 

 

 

Haec tu mecum saepe his absentibus, sed isdem audientibus haec ego tecum, Milo: 'Te quidem, cum isto animo es, satis laudare non possum; sed, quo est ista magis diuina uirtus, eo maiore a te dolore diuellor. Nec uero, si mihi eriperis, reliqua est illa tamen ad consolandum querella, ut eis irasci possim, a quibus tantum uolnus accepero. Non enim inimici mei te mihi eripient, sed amicissimi; non male aliquando de me meriti, sed semper optime.' Nullum umquam, iudices, mihi tantum dolorem inuretis -- etsi quis potest esse tantus? -sed ne hunc quidem ipsum, ut obliuiscar quanti me semper feceritis. Quae si uos cepit obliuio, aut si in me aliquid offendistis, cur non id meo capite potius luitur quam Milonis? Praeclare enim uixero, si quid mihi acciderit prius quam hoc tantum mali uidero. Nunc me una consolatio sustentat, quod tibi, T- Anni, nullum a ille amoris, nullum studi, nullum pietatis officium defuit. Ego inimicitias potentium pro te appetiui; ego meum saepe corpus et uitam obieci armis inimicorum tuorum; ego me plurimis pro te supplicem abieci; bona, fortunas meas ac liberorum meorum in communionem tuorum temporum contuli: hoc denique ipso die, si quae uis est parata, si quae dimicatio capitis futura, deposco. Quid iam restat? Quid habeo quod faciam pro tuis in me meritis, nisi ut eam fortunam, quaecumque erit tua, ducam meam? Non recuso, non abnuo; uosque obsecro, iudices, ut uestra beneficia, quae in me contulistis, aut in huius salute augeatis, aut in eiusdem exitio occasura esse uideatis.

 

Telles sont, Milon, les paroles que tu m'as adressées mille fois, loin de nos juges ; voici ce que je te réponds en leur présence : J'admire ton courage; il est au-dessus de tous les éloges; mais aussi plus cette vertu est rare et sublime, plus il me serait affreux d'être séparé de toi. Si tu m'es enlevé , je n'aurai pas même la triste consolation de pouvoir hair ceux qui m'auront porté un coup aussi funeste. Ce ne sont pas mes ennemis qui t'arracheront à moi; ce sont mes amis les plus chers; ce sont les hommes qui dans tous les temps m'ont comblé de bienfaits. Non , citoyens, quelque douleur que vous me causiez (eh ! puis-je en éprouver qui me soit plus sensible?), je n'oublierai jamais les témoignages d'estime que vous m'avez toujours donnés. Si vous en avez perdu vous-même le souvenir, si quelque chose en moi a pu vous offenser, est-ce donc à Milon d'en porter la peine? Je ne regretterai pas la vie, si la mort m'épargne un spectacle aussi douloureux. Mon cher Milon, une seule consolation me soutient en ce moment; c'est que j'ai rempli tous les devoirs de la reconnaissance et de l'amitié. Pour toi, j'ai bravé la haine des hommes puissants; pour toi, j'ai souvent exposé ma tète au fer de tes ennemis; je suis descendu pour toi au rang des suppliants; dans tes malheurs, j'ai partagé avec toi mes biens, ma fortune et celle de mes enfants. Enfin, si quelque violence est préparée aujourd'hui contre ta personne, si tes jours sont menacés, je demande que tous les coups retombent sur moi seul. Que puis-je dire de plus? que puis je faire encore pour m'acquitter envers toi, si ce n'est de me résigner moi-même au sort qu'on te réserve, quel qu'il puisse être. Eh bien ! je ne le refuse pas; j'accepte cette condition, et je vous prie, citoyens, d'être persuadés qu'en sauvant Milon, vous mettrez le comble à tout ce que je vous dois, ou que tous vos bienfaits seront anéantis par sa condamnation.

 

XXXVI. Tu saepe

XXXVI. Toi souvent

haec mecum,

tu tenais ces discours avec moi,

his absentibus ;

ces juges-ci étant absents ;

sed, iisdem audientibus,

mais, ces mêmes juges entendant,

ego haec tecum, Milo.

je tiens ceux-ci avec toi, Milon.

Non possum quidem

Je ne puis pas à la vérité

te laudare satis ,

te louer assez,

quum es isto animo :

de ce que tu es animé de ces sentiments ;

sed, quo ista virtus

mais, d'autant cette vertu

est magis divina,

est plus divine,

eo divellor a te

d'autant je suis séparé de toi

majore dolore.

avec une plus grande douleur.

Nec vero, si mihi eriperis,

Ni assurément, si tu m'es arraché

illa querela saltem

cette plainte du moins

est reliqua

n'est pas restant à moi

ad consolandum,

pour me consoler,

ut possim irasci

à savoir que je puisse m'irriter

his , a quibus accepero

contre ceux desquels j'aurai reçu

tantum vulnus.

une si grande blessure.

Non enim mei inimici

Car ce ne sont pas mes ennemis

te eripient mihi ,

qui t'arracheront à moi,

sed amicissimi ;

mais mes meilleurs-amis;

non meriti de me

non pas des hommes qui ont mérité de moi

male aliquando,

mal quelquefois,

sed semper optime.

mais toujours très bien.

Mihi inuretis , judices ,

Vous ne m'infligerez , juges ,

nullum dolorem unquam

aucune douleur jamais

tantum

si grande

( etsi quis

(bien que quelle douleur

potest esse tantus ?),

peut être aussi grande?),

sed ne hunc quidem ipsum,

mais pas même celle-ci même,

ut obliviscar,

que j'oublie,

quanti

de quel grand prix ( combien )

me feceritis semper.

vous m'avez fait (estimé) toujours.

Si quae oblivio cepit vos,

Si cet oubli s'est emparé de vous,

aut si offendistis

ou si vous avez été choqués

aliquid in me,

en quelque chose en moi,

cur id non luitur

pourquoi cela n'est-il pas expié

meo capite potius

par ma tête plutôt,

quam Milonis?

que par celle de Milon ?

Vixero enim praeclare,

Car j'aurai vécu glorieusement,

si quid mihi acciderit

si quelque malheur m'arrive

prius, quam videro

avant que j'aie vu

hoc tantum mali.

ce si grand excès de malheur.

Nunc una consolatio

Maintenant une seule consolation

me sustentat,

me soutient, savoir

quod nullum officium

qu'aucun devoir

amoris, studii,

d'amitié, de zèle ,

pietatis,

de piété,

tibi defuit a me,

ne t'a manqué de ma part,

T. Anni.

T. Annius.

Ego appetivi pro te

J'ai recherché pour toi

inimicitias potentium :

les inimitiés des puissants :

ego objeci saepe

j'ai exposé souvent

meum corpus et vitam

mon corps et ma vie

armis tuorum inimicorum :

aux armes de tes ennemis :

ego me abjeci supplicem

je me suis prosterné suppliant

plurimis

devant un très grand nombre de citoyens

pro te :

pour toi :

contuli bona ,

j'ai apporté mes biens ,

meas fortunas,

ma fortune,

ac meorum liberorum,

et celle de mes enfants,

in communionem

dans le partage

tuorum temporum ;

de tes circonstances malheureuses ;

denique hoc die ipso ,

enfin dans ce jour même ,

si qua vis est parata,

si quelque violence a été préparée ,

si qua dimicatio capitis

si quelque combat de la tête (pour la vie)

futura, deposco.

doit avoir lieu, je le réclame.

Quid restat jam?

Que reste-t-il encore?

quid habeo , quod dicam,

qu'ai-je , que je puisse dire,

quod faciam

que je puisse faire

pro tuis meritis in me,

pour tes services envers moi,

nisi ut ducam meam

sinon que j'estime mienne

eam fortunam,

cette fortune,

quaecumque erit tua?

quelle-qu'elle-soit-qui sera la tienne ?

Non recuso, non abnuo :

Je ne le refuse pas, je ne le refuse pas :

vosque obsecro, judices,

et je vous conjure, juges,

ut, aut augeatis

que , ou vous augmentiez

in salute hujus

par le salut de celui-ci

vestra beneficia ,

vos bienfaits,

quae contulistis in me,

que vous avez amassés sur moi,

aut videatis

ou que vous voyiez

esse occasura

ces bienfaits devoir être anéantis

in exitio ejusdem.

par la perte de ce même homme.

 

Par GO
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Mardi 17 février 2009

CICERON, PRO MILONE, CHAP. XXXV

 

 

 

Nec uero haec, iudices, ut ego nunc, flens, sed hoc eodem loquitur uoltu quo uidetis. Negat enim, negat ingratis ciuibus fecisse se quae fecerit; timidis et omnia circumspicientibus pericula non negat. Plebem et infimam multitudinem, quae P- Clodio duce fortunis uestris imminebat, eam, quo tutior esset uestra uita, se fecisse commemorat ut non modo uirtute flecteret, sed etiam tribus suis patrimoniis deleniret; nec timet ne, cum plebem muneribus placarit, uos non conciliarit meritis in rem publicam singularibus. Senatus erga se beneuolentiam temporibus his ipsis saepe esse perspectam, uestras uero et uestrorum ordinum occursationes, studia, sermones, quemcumque cursum fortuna dederit, se secum ablaturum esse dicit. Meminit etiam sibi uocem praeconis modo defuisse, quam minime desiderarit; populi uero cunctis suffragiis, quod unum cupierit, se consulem declaratum: nunc denique, si haec contra se sint futura, sibi facinoris suspicionem, non facti crimen obstare. Addit haec, quae certe uera sunt: fortis et sapientis uiros non tam praemia sequi solere recte factorum, quam ipsa recte facta; se nihil in uita nisi praeclarissime fecisse, si quidem nihil sit praestabilius uiro quam periculis patriam liberare; beatos esse quibus ea res honori fuerit a suis ciuibus, nec tamen eos miseros qui beneficio ciuis suos uicerint; sed tamen ex omnibus praemiis uirtutis, si esset habenda ratio praemiorum, amplissimum esse praemium gloriam: esse hanc unam quae breuitatem uitae posteritatis memoria consolaretur; quae efficeret ut absentes adessemus, mortui uiueremus; hanc denique esse, cuius gradibus etiam in caelum homines uiderentur ascendere. 'De me,' inquit, 'semper populus Romanus, semper omnes gentes loquentur, nulla umquam obmutescet uetustas. Quin hoc tempore ipso, cum omnes a meis inimicis faces inuidiae meae subiciantur, tamen omni in hominum coetu gratiis agendis et gratulationibus habendis et omni sermone celebramur.' Omitto Etruriae festos et actos et institutos dies: centesima lux est haec ab interitu P- Clodi, et (opinor) altera. Qua fines imperi populi Romani sunt, ea non solum fama iam de illo, sed etiam laetitia peragrauit. Quam ob rem 'Ubi corpus hoc sit non,' inquit, 'laboro, quoniam omnibus in terris et iam uersatur et semper habitabit nominis mei gloria.'

 

Et ces paroles, il ne les prononce pas en versant des larmes comme je fais, mais avec ce visage tranquille que vous lui voyez. Il ne dit point qu'il a servi des citoyens ingrats; seulement il dit qu'ils sont faibles et tremblants. Il rappelle que, pour mieux assurer nos jours, il a mis dans ses intérêts cette multitude qui, sous les ordres de Clodius, menaçait vos fortunes en même temps qu'il la subjuguait par son courage, il se l'attachait par le sacrifice de ses trois patrimoines. Il ne doute pas que de telles largesses ne soient comptées par vous au nombre des plus éminents services rendus à l'État. Il dit que, même dans ces derniers temps, la bienveillance du sénat pour lui s'est manifestée plusieurs fois , et que, partout où la fortune conduira ses pas, il emportera le souvenir de ces empressements, de ce zèle, de ces éloges que vous lui avez prodigués, ainsi que tous les ordres à qui vous appartenez. Il se souvient que la proclamation du héraut lui a seule manqué; il dit qu'il ne la regrette pas, mais qu'il a été déclaré consul par le voeu unanime du peuple, ce qui était le seul objet de son ambition; qu'aujourd'hui enfin, si ces armes doivent être tournées contre lui, elles frapperont sur un citoyen soupçonné, mais innocent. Il ajoute, ce qui est d'une incontestable vérité, que les hommes sages et courageux cherchent moins la récompense de la vertu, que la vertu même; qu'il n'a rien fait que de très-glorieux, puisqu'il n'est rien de plus beau que de sauver sa patrie; que ceux-là sont heureux qui voient de tels services récompensés par leurs concitoyens, mais qu'on n'est pas malheureux pour les avoir surpassés en bienfaits; qu'au reste, de toutes les récompenses de la vertu, s'il faut chercher en elle autre chose qu'elle-même, la plus belle en effet, est la gloire; que la gloire seule nous dédommage de la brièveté de la vie, par le souvenir de la postérité; qu'elle nous rend présents aux lieux où nous ne sommes plus; qu'elle nous fait vivre au delà du trépas; qu'elle est enfin comme le degré qui élève les hommes au rang des immortels. Le peuple romain, dit-il, parlera toujours de moi; je serai l'éternel entretien des nations, et la postérité la plus reculée ne se taira jamais sur ce que j'ai fait. Aujourd'hui même que mes ennemis soufflent partout le feu de la haine, il n'est point de réunion où l'on ne parle de moi, où l'on ne se félicite, où l'on ne rende grâces aux dieux. Je ne parle pas des fêtes que l'Etrurie a célébrées et instituées pour l'avenir. A peine cent deux jours se sont écoulés depuis la mort de Clodius, et déjà la nouvelle, que dis-je? la joie de cet événement est parvenue aux extrémités de l'empire. Que m'importe donc le lieu où sera ce corps périssable, puisque la gloire de mon nom est déjà répandue et doit vivre à jamais dans toutes les parties de l'univers.

 

XXXV. Nec vero,

XXXV. Et assurément,

judices,

juges,

loquitur haec,

il ne dit pas ces paroles,

ut ego nunc, flens,

comme moi maintenant, en pleurant,

sed hoc eodem vultu ,

mais avec ce même visage,

quo videtis.

avec lequel vous le voyez.

Negat enim,

Car il nie ,

se fecisse, quae fecit,

lui avoir fait ce qu'il a fait,

civibus ingratis :

pour des citoyens ingrats :

non negat

il ne nie pas l'avoir fait

timidis,

pour des citoyens timides,

et circumspicientibus

et qui examinent-tout-autour d'eux

omnia pericula.

tous les dangers.

Commemorat

Il rappelle

se fecisse suam,

lui avoir rendu sien,

quo nostra vita

afin que notre vie

esset tutior,

fût plus-en-sûreté,

plebem

le peuple

et multitudinem infimam,

et la multitude infime,

quae, P. Clodio duce,

qui, P. Clodius étant son chef,

imminebat

menaçait

vestris fortunis;

vos fortunes ;

ut non modo

de telle sorte que non-seulement

flecteret virtute,

il les détournait par son courage,

sed etiam deleniret

mais encore les adoucissait

suis tribus patrimoniis :

par ses trois patrimoines :

nec timet ne,

et il ne craint pas que ,

quum placarit plebem

après qu'il a apaisé le peuple

muneribus,

par des présents,

non vos conciliarit

il ne vous ait pas gagnés

meritis singularibus

par des services particuliers

in rempublicam.

envers la république.

Dicit

Il dit

benevolentiam senatus

la bienveillance du sénat

erga se

envers lui

esse perspectam saepe

avoir été reconnue souvent par lui

his temporibus ipsis;

dans ces temps mêmes ;

se vero

mais lui

esse ablaturum secum,

devoir emporter avec lui,

quemcumque cursum

quelque direction que

fortuna dederit ,

la fortune lui aura donnée ,

vestras occursationes

vos empressements

et vestrorum ordinum,

et ceux de vos ordres,

studia, sermones.

vos sympathies, vos entretiens.

Meminit etiam,

Il se souvient aussi,

vocem praeconis modo

la voix du héraut seulement

sibi defuisse,

lui avoir manqué,

quam minime desiderarit ;

voix qu'il a le moins regrettée ;

se vero declaratum

mais lui avoir été proclamé

consulem

consul

cunctis suffragiis populi,

par tous les suffrages du peuple

quod cupierit unum :

chose qu'il avait désirée seule :

nunc denique,

maintenant enfin,

si haec arma

si ces armes

sint futura contra se.

doivent être contre lui,

suspicionem facinoris,

le soupçon d'un attentat,

non crimen facti

non pas le crime d'un action

sibi obstare.

lui nuire.

Addit, haec ,

Il ajoute ces paroles,

quae certe sunt vera,

qui assurément sont vraies,

viros fortes et sapientes

les hommes courageux et sages

solere sequi

avoir-coutume de rechercher

non tam praemia

non pas tant les récompenses

factorum recte,

des actions faites honorablement.

quam facta recte

que les actions faites honorablement

ipsa :

elles-mêmes :

se fecisse nihil in vita ,

lui n'avoir fait rien pendant sa vie.

nisi praeclarissime ;

sinon très-glorieusement ;

si quidem nihil

si toutefois rien

sit praestabilius viro,

n'est plus beau pour un homme ,

quam liberare patriam

que de délivrer sa patrie

periculis :

des dangers :

esse beatos,

ceux-là être heureux,

quibus ea res

auxquels cette conduite

fuerit honori

a été à honneur (a valu des honneurs)

a suis civibus ;

de la part de leurs concitoyens ;

nec tamen eos

et cependant ceux-là

miseros,

ne pas être malheureux,

qui vicerint suos cives

qui ont vaincu leurs concitoyens

beneficio :

par leur bienfait :

sed tamen,

mais cependant,

ex omnibus praemiis

de toutes les récompenses

virtutis.

du courage,

si ratio praemiorum

si un compte des récompenses

esset habenda,

devait être tenu,

gloriam esse

la gloire être

praemium amplissimum :

la récompense la plus considérable :

hanc esse unam,

celle-là ( la gloire) être la seule,

quae consolaretur

qui puisse nous consoler

brevitatem vitae

de la brièveté de la vie

memoria posteritatis,

par le souvenir de la postérité,

quae efficeret,

qui puisse faire,

ut absentes adessemus,

qu'absents nous soyons-présents

mortui viveremus :

que morts nous vivions :

hanc esse denique,

celle-là être enfin ,

gradibus cujus

par les degrés de laquelle

etiam homines viderentur

même des hommes paraissent

ascendere in coelum.

monter dans le ciel.

Populus romanus ,

Le peuple romain ,

inquit,

dit-il,

semper de me,

parlera toujours de moi,

omnes gentes

toutes les nations

loquentur semper,

parleront toujours de moi,

nulla vetustas

aucune antiquité (postérité)

obmutescet unquam.

ne sera jamais muette sur moi.

Quin hoc tempore ipso ,

Bien plus dans ce temps-ci même ,

quum omnes faces

quoique toutes les torches

subjiciantur

soient placées-au-dessous

meae invidiae

de ma haine (que la haine soit excitée)

a meis inimicis,

par mes ennemis,

tamen celebramur

cependant nous sommes loués

in omni coetu hominum ,

dans toute réunion d'hommes ,

gratiis agendis,

par des grâces rendues,

et gratulationibus

et par des félicitations

habendis,

adressées,

et omni sermone.

et par toute conversation.

Omitto dies festos

Je passe-sous-silence les jours de-fête

Etruriae,

de l'Étrurie,

et actos, et institutos :

et célébrés, et institués :

haec lux est centesima

ce jour est le centième

ab interitu P. Clodii,

depuis la mort de P. Clodius,

et, opinor,

et, je pense,

non solum

non-seulement

ea fama de illo ,

cette renommée au sujet de lui,

sed etiam laetitia

mais encore cette allégresse

peragravit jam ultra

a pénétré déjà plus loin

quam sunt fines

que ne sont les frontières

imperii populi romani.

de l'empire du peuple romain.

Quamobrem, inquit,

Aussi, dit-il,

non laboro ,

je ne m'inquiète pas,

ubi hoc corpus sit,

où ce corps pourra être,

quoniam gloria

puisque la gloire

mei nominis

de mon nom

et versatur jam

et est répandue déjà

et habitabit semper

et habitera toujours

in omnibus terris.

dans toutes les terres.

 

Par GO
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Lundi 16 février 2009

CICERON, PRO MILONE, CHAP. XXXIV

 

 

 

Sed iam satis multa de causa: extra causam etiam nimis fortasse multa. Quid restat nisi ut orem obtesterque uos, iudices, ut eam misericordiam tribuatis fortissimo uiro, quam ipse non implorat, ego etiam repugnante hoc et imploro et eco? Nolite, si in nostro omnium fletu nullam lacrimam aspexistis Milonis, si uoltum semper eundem, si uocem, si orationem stabilem ac non mutatam uidetis, hoc minus ei parcere: hand scio an multo sit etiam adiuuandus magis. Etenim si in gladiatoriis pugnis et infimi generis hominum condicione atque fortuna timidos atque supplices et ut uiuere liceat obsecrantis etiam odisse solemus, fortis atque animosos et se acriter ipsos morti offerentis seruare cupimus, eorumque nos magis miseret qui nostram misericordiam non requirunt quam qui illam efflagitant, -- quanto hoc magis in fortissimis ciuibus facere debemus? Me quidem, iudices, exanimant et interimunt hac uoces Milonis, quas audio adsidue et quibus intersum cotidie. 'Valeant,' inquit, -- ualeant ciues mei: sint incolumes, sint florentes, sint beati: stet haec urbs praeclara mihique patria carissima, quoquo modo erit merita de me. Tranquilla re publica mei ciues, quoniam mihi cum illis non licet, sine me ipsi, sed propter me tamen perfruantur. Ego cedam atque abibo: si mihi bona re publica frui non licuerit, at carebo mala, et quam primum tetigero bene moratam et liberam ciuitatem, in ea conquiescam. O frustra, 'inquit,' mihi suscepti labores! O spes fallaces et cogitationes inanes meae! Ego cum tribunus plebis re publica oppressa me senatui dedissem, quem exstinctum acceperam, equitibus Romanis, quorum uires erant debiles, bonis uiris, qui omnem auctoritatem Clodianis armis abiecerant, mihi umquam bonorum praesidium defuturum putarem? ego cum te' -- mecum enim saepissime loquitur -- 'patriae reddidissem, mihi putarem in patria non futurum locum? Ubi nunc senatus est, quem secuti sumus? ubi equites Romani illi,' inquit, 'tui? ubi studia municipiorum? ubi Italiae uoces? ubi denique tua illa, M- Tulli, quae plurimis fuit auxilio, uox atque defensio? mihine ea soli, qui pro te totiens morti me obtuli, nihil potest opitulari?'

 

Mais j'en ai dit assez pour la défense de Milon : peut-être même me suis-je trop étendu hors de la cause. Que me reste-t-il à faire, si ce n'est de vous conjurer instamment d'accorder à ce généreux citoyen une compassion qu'il ne réclame pas lui-même, mais que j'implore et que je sollicite malgré lui? S'il n'a pas mêlé une seule larme aux pleurs que nous versons tous; si vous remarquez toujours la même fermeté sur son visage , dans sa voix, dans ses discours, n'en soyez pas moins disposés à l'indulgence: peut-être même doit-il par cette raison vous inspirer un plus vif intérêt. En effet , si dans les combats de gladiateurs, et lorsqu'il s'agit des hommes de la condition la plus vile et la plus abjecte, nous éprouvons une sorte de haine contre ces lâches qui, d'une voix humble et tremblante, demandent qu'on leur permette de vivre, tandis que nous faisons des voeux pour les braves qui s'offrent intrépidement à la mort; si enfin ceux qui ne cherchent pas à émouvoir notre pitié, nous touchent plus vivement que ceux qui la sollicitent avec instance, à combien plus forte raison le même courage dans un de nos citoyens doit-il produire en nous les mêmes sentiments? Pour moi , mon coeur se déchire , mon âme est pénétrée d'une douleur mortelle, lorsque j'entends ces paroles que chaque jour Milon répète devant moi : Adieu, mes chers concitoyens, adieu; oui, pour jamais, adieu. Qu'ils vivent en paix; qu'ils soient heureux; que tous leurs voeux soient remplis; qu'elle se maintienne, cette ville célèbre, cette patrie qui me sera toujours chère, quelque traitement que j'en éprouve ; que mes concitoyens jouissent sans moi, puisqu'il ne m'est pas permis d'en jouir avec eux, d'une tranquillité que cependant ils ne devront qu'à moi. Je partirai, je m'éloignerai: si je ne puis partager le bonheur de Rome, je n'aurai pas du moins le spectacle de ses maux; et dès que j'aurai trouvé une cité où les lois et la liberté soient respectées, c'est là que je fixerai mon séjour. Vains travaux, ajoute-t-il, espérances trompeuses, inutiles projets! Lorsque, pendant mon tribunat, voyant la république opprimée, je me dévouais tout entier au sénat expirant, aux chevaliers romains dénués de force et de pouvoir, aux gens de bien découragés et accablés par les armes de Clodius; pouvais-je penser que je me verrais un jour abondonné par les bons citoyens? Et toi, car il m'adresse souvent la parole, après t'avoir rendu à la patrie, devais-je m'attendre que la patrie serait un jour fermée pour moi? Qu'est devenu ce sénat, à qui nous avons été constamment attachés? ces chevaliers, oui, ces chevaliers dévoués à tes intérêts? ce zèle des villes municipales? ces acclamations unanimes de toute l'Italie? Et toi-même, Cicéron, qu'est devenue cette voix , cette voix salutaire à tant de citoyens? est-elle impuissante pour moi seul , qui tant de fois ai bravé la mort pour toi?

 

XXXIV. Sed jam

XXXIV. Mais déjà

satis multa

d'assez nombreuses paroles

de causa :

ont été dites sur la cause :

extra causam

hors de la cause

fortasse etiam nimis multa.

peut-être même de trop nombreuses.

Quid restat,

Que reste-t-il,

nisi ut vos orem

sinon que je vous prie

obtesterque, judices,

et vous conjure, juges,

ut tribuatis

que vous accordiez

viro fortissimo

à un homme très-courageux

eam misericordiam ,

cette compassion,

quam ipse non implorat,

que lui-même n'implore pas ,

ego, etiam hoc repugnante,

que moi, même lui résistant,

et imploro et exposco ?

et j'implore et je réclame?

Nolite,

Ne veuillez pas,

si, in nostro fletu omnium,

si, au milieu de nos pleurs de tous,

adspexistis

vous n'avez aperçu

nullam lacrimam Milonis,

aucune larme de Milon,

si videtis vultum

si vous voyez son visage

semper eumdem,

toujours le même,

si vocem,

si vous voyez sa voix,

si orationem

si vous voyez son langage

stabilem ac non mutatam,

ferme et non changé,

hoc ei parcere minus :

pour-cela l'épargner moins :

atque haud scio,

et je ne sais pas,

an sit etiam

s'il ne serait pas même

adjuvandus multo magis.

devant être aidé beaucoup plus.

Etenim,

Et en effet,

si in pugnis gladiatoriis,

si dans des combats de-gladiateurs,

et in conditione

et dans la condition

atque fortuna

et la fortune

hominum infimi generis,

d'hommes de la plus basse espèce,

solemus etiam odisse

nous avous-coutume même de haïr

timidos et supplices,

ceux qui sont timides et suppliants

et obsecrantes ,

et qui implorent,

ut liceat vivere,

qu'il leur soit permis de vivre,

cupimus servare

et si nous désirons sauver

fortes et animosos,

ceux qui sont fermes et courageux,

et se offerentes ipsos morti

et qui s'offrent eux-mêmes à la mort

acriter ;

avec-intrépidité ;

nosque magis miseret

et si nous avons plus pitié

eorum, qui non requirunt

de ceux qui ne recherchent pas

nostram misericordiam,

notre compassion,

quam qui illam efflagitant :

que de ceux qui la sollicitent :

quanto magis

combien plus

debemus facere hoc

devons-nous faire cela

in civibus fortissimis?

à l'endroit de citoyens très-courageux?

Me quidem, judices,

Pour moi du moins, juges,

exanimant et interimunt

elles me font-mourir et me tuent

hae voces Milonis,

ces paroles de Milon,

quas audio assidue,

que j'entends assidûment,

et quibus

et auxquelles

intersum quotidie :

j'assiste chaque-jour :

Valeant, valeant, inquit,

Adieu, adieu , dit-il,

mei cives, valeant :

mes concitoyens, adieu :

sint incolumes,

qu'ils soient sains-et-saufs,

sint florentes,

qu'ils soient florissants,

sint beati :

qu'ils soient heureux :

stet praeclara

qu'elle subsiste éclatante

haec urbs,

cette ville,

et patria carissima mihi,

et cette patrie très-chère à moi,

quoquo modo

de quelque manière que

erit merita de me.

elle ait mérité de moi.

Mei cives,

Que mes concitoyens,

quoniam non mihi licet

puisqu'il ne m'est pas permis

cum illis,

d'en jouir avec eux,

ipsi sine me,

qu'eux-mêmes sans moi,

sed tamen per me,

mais cependant par moi,

perfruantur

jouissent-toujours

republica tranquilla.

d'une république tranquille.

Ego cedam atque abibo.

Moi je me retirerai et m'en irai.

Si non mihi licuerit

S'il ne m'est pas permis

frui republica bona,

de jouir d'une république heureuse

at carebo

du moins je m'abstiendrai

mala :

d'une république malheureuse,

et quam civitatem

et quelle que soit la cité que

tetigero primum ,

j'aurai touchée d'abord,

bene moratam et liberam ,

bien réglée et libre,

conquiescam in ea.

je me reposerai dans elle.

O mei labores , inquit,

O mes travaux, dit-il,

suscepti frustra !

entrepris inutilement !

o spes fallaces !

ô espérances trompeuses !

o meae inanes cogitationes !

ô mes vains projets !

Ego, quum,

Moi, lorsque,

tribunus plebis,

tribun du peuple ,

republica oppressa,

la république étant opprimée,

me dedissem senatui,

je m'étais donné au sénat,

quem acceperam

que j'avais reçu

exstinctum ;

anéanti,

equitibus romanis,

aux chevaliers romains,

quorum vires erant debiles;

dont les forces étaient débiles,

viris bonis,

aux hommes de-bien,

qui abjecerant

qui avaient perdu

armis Clodianis

par les armes de-Clodius

omnem auctoritatem ;

toute autorité ;

putarem

aurais-je pensé

praesidium bonorum

l'appui des gens de-bien

defuturum uuquam mihi ?

devoir manquer jamais à moi?

Ego , quum

Moi, lorsque

te reddidissem patriae

je t'avais rendu à la patrie

(saepissime enim

( car très-souvent

loquitur mecum ),

il parle avec moi ) ,

putarem locum

aurais-je pensé une place

non futurum mihi

ne pas devoir être pour moi

in patria?

dans cette patrie ?

Ubi est nunc senatus,

Où est maintenant le sénat,

quem sumus secuti ?

que nous avons suivi ?

ubi illi equites romani,

sont ces chevaliers romains,

illi, inquit, tui ?

ces chevaliers, dit-il, qui étaient à-toi ?

ubi studia

sont les sympathies

municipiorum ?

des villes-municipales ?

ubi voces Italiae ?

sont les acclamations de l'Italie ?

ubi denique, M. Tulli,

est enfin , M. Tullius,

tua vox et defensio.

ta voix et ta défense,

quae fuit auxilio

qui a été à secours ( prêté secours )

plurimis?

à de très-nombreux citoyens ?

mihine soli,

est-ce moi seul,

qui me obtuli

moi qui me suis offert

toties morti pro te,

tant de fois à la mort pour toi,

ea potest opitulari nihil ?

qu'elle ne peut aider en rien ?

 

Par GO
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